Mardi 15 janvier 2008



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La porte s’ouvre et se referme bruyamment, elle sursaute. De l’étage, elle l’entend jeter son sac qui manque son but et s’écrase par terre, puis un fracas de vaisselle rudement posée dans l’évier. Renée retient sous souffle, cœur battant, mains légèrement tremblantes. Plus le temps passe moins elle parvient à supporter le stress et la tension des autres. Ca la rend littéralement malade. Cela ne finira-t-il donc jamais ? Est-elle condamnée à vie à éponger les tourments de ceux qu’elle côtoie ou qui simplement croisent sa route? Selon les circonstances, son hyper réceptivité aux autres lui apparaît tour à tour comme une malédiction ou un don inestimable. Elle se demande parfois si elle n’est pas affligée d’une sorte de syndrome christique qui lui commanderait de prendre sur elle tous les malheurs du monde. Aussi loin qu’elle se souvienne, elle a ressenti la douleur, le chagrin, la peur de ses proches dans sa chair et dans son âme sans comprendre qu’ils n’étaient pas siens, qu’ils n’étaient que l’émanation de leurs émotions. Elle n’est pas passée loin de l’effondrement ou de la folie, s’acharnant à trouver un sens, une explication à l’angoisse qui la dévore.
 
Depuis, Renée a fait du chemin et elle en est fière. Elle sait maintenant différencier ce qui lui appartient en propre, démêler l’écheveau embrouillé de ses peurs et de celles des autres. C’est déjà beaucoup, se dit-elle pour s’encourager et se rassurer, mais il est clair que cela n’est pas encore suffisant. Car des angoisses venues d’ailleurs continuent à l’envahir et la laissent pantelante, impuissante et terriblement vulnérable comme c’est le cas aujourd’hui. Pourtant Renée n’est pas une petite nature. Elle a senti maintes fois en situation d’urgence ou de drame une force insoupçonnée se lever et prendre la situation en main. Bizarrement, ce sont les plus petites choses qui au quotidien la mettent par terre. Ces infimes manifestations de violence ordinaire que personne ou presque n’identifie comme telles et qui pourtant la ravagent.

Comme tout le monde, elle s’est bâtie dans l’enfance une forteresse pour se protéger de l’ennemi. Mais avec le temps Renée a fini par comprendre qu’en se défendant ainsi, elle s’est coupée d’elle-même, de sa douleur, de sa révolte, de ses peurs et qu’au bout du compte le remède s’avère être encore pire que le mal. S’extraire de sa prison lui a demandé de longues années de travail acharné sur elle-même pour vaincre ses résistances. Elle a décidé alors de ne plus commettre la même erreur, d’avancer désormais sans armure. Si chacun attend que l’autre se désarme pour oser en faire autant, comment espérer faire évoluer les choses un jour, il faut bien que quelqu’un commence? Renée ne regrette pas son choix d’alors, elle est intimement convaincue qu’il n’existe pas d’autres voies possibles que celle de faire face courageusement à ses sentiments sans essayer de les masquer ou de les projeter sur les autres pour s’en défaire.
 
Renée, les mains appuyées sur le plexus tente de calmer le tourbillon qui menace de l’emporter là où elle ne le souhaite pas, sur la mauvaise pente de la réaction, du rejet, de la colère. Une fois de plus, elle est prise au dépourvu, pas le temps de penser ou d’analyser quoique ce soit, elle est percutée de plein fouet par la puissance du mal – être de son amoureux. Apparemment ce n’est rien de plus qu’un mouvement d’humeur chagrine, rien de grave en somme. Mais quand il est dans cet état, elle le sent immédiatement, avant même qu’il ne parle ou n’agisse. Elle le ressent à sa manière d’ouvrir la porte, de marcher, de bouger. Elle n’a même pas besoin de le voir, elle entend ses mauvaises humeurs et pire encore elle les reçoit comme un camouflet. L’atmosphère se charge d’orage, électrique, oppressante. Elle n’arrive plus à respirer, elle vacille, son cœur, ses pensées s’affolent, elle a l’impression qu’elle va mourir faute de retrouver son souffle.

Bien sûr il ne comprend pas. Les réactions de Renée lui semble particulièrement disproportionnées, voire un peu folles. Il n’est pas vraiment conscient de ce qui l’anime, de ce qu’il dégage, de ce qu’il projette. Elle voit bien qu’il se débat pour expulser les démons qui le maintiennent pieds et poings liés, et c’est bien là où le bat blesse. Il a beau lâcher les chiens, ils reviennent toujours fidèlement vers leur maître lui lécher la main. Le soulagement que cela lui procure ne dure jamais qu’un trop bref instant. Maintenant qu’il a relâché la pression, il va commencer à pouvoir se détendre. Pour Renée, ce n’est pas si simple, car ce qu’il a libéré la pénètre avec la force dévastatrice d’un ouragan. Peut-être a-t-elle trop longtemps partagé la vie d’êtres tourmentés. Et elle sait bien pourquoi et ne peut ignorer qu’il ne fait que réveiller de vieilles blessures qu’elle croyait enfin guéries. D’ailleurs ce serait probablement le cas, s’il ne rejouait pas au présent les pénibles scénarios de son enfance. Pourtant, Renée ne peut pas réellement l’accabler, même si sur le moment elle le rend responsable. N’est-elle pas libre de vivre à ses côtés ? Elle ne veut pas tomber dans le même piège que ceux qui préfèrent endosser le rôle de la victime plutôt que d’affronter et d’assumer les conséquences de leurs choix. Elle est là parce qu’elle le veut bien, qu’elle l’a choisi, et que jusqu’à présent cela avait du sens, qu’elle y trouvait malgré tout son compte.
 
Renée ne change pas d’homme comme de chemise. Elle envisage le couple comme une course de fond, un long cheminement à deux, qui nécessite pour le moins patience, endurance et ténacité. Elle sait depuis fort longtemps que les mêmes problèmes resurgissent tant qu’ils ne sont pas réglés. Cela porte d’ailleurs un nom savant, la " compulsion de répétition " qui pousse à reproduire les mêmes scénarios. En théorie elle connaît ce mécanisme sur le bout des doigts et le repère très facilement chez les autres. En pratique, c’est hélas plus compliqué, car il ne suffit pas de prendre conscience de ses vieux schémas répétitifs et malsains pour s’en libérer, il faut encore parvenir à les transformer pour pouvoir écrire une nouvelle histoire.
 
Et c’est exactement ce qu’elle vise, remettre les pendules à l’heure et les comptes à zéro. Elle est convaincue que le pire est derrière elle car elle a fini par perdre ce goût du malheur qui lui collait à la peau. Elle ne croit pas à la fatalité, au hasard ni à l’impuissance, même si elle sait bien qu’il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. Tandis que Renée retrouve peu à peu son calme en livrant ses pensées à son journal, elle l’entend à nouveau s’agiter en bas. Il ne tient pas en place, arpente l’appartement de long en large comme un fauve en cage, ne sachant que faire de lui-même. Elle est malheureuse pour lui. Elle aurait tellement aimé pouvoir l’aider, être un baume sur ses blessures. Maintenant qu’elle se sent mieux, bien dans son axe, elle est en sécurité, elle se tient dans une bulle invisible qui fait office de tampon entre elle et le monde extérieur et atténue considérablement la puissance des échanges. Elle ne se blinde pas mais s’enfonce en elle-même là où elle sait trouver confiance, paix et réconfort. La tempête s’est épuisée, là-haut à l’étage un sourire illumine le visage de Renée.
  •  

  • Chéri, et si on se faisait un peu café, tu pourrais me raconter ta journée ?
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2 janvier 008
 
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Mardi 15 janvier 2008

Il n'est pas encore rentré. Essoufflée d'avoir avalé un peu trop vite les trois étages, Renée au ralenti lance son sac au pied du canapé, avant d'aller pendre son lourd manteau dans l'entrée. Elle est vannée, la tête farcie. C'est presque toujours la même chose quand il lui faut rester enfermée des journées entières à plusieurs dans des espaces bien trop exigus. Et puis c'est fou ce que les gens peuvent être sur le qui vive, la défensive ou leur quant à soi et encore plus fou la vitesse à laquelle cela peut dégénérer pour se terminer en pitoyables psychodrames d'ego blessés devenant défensivement blessants ! Enfin, toujours la même ennuyeuse et archi banale histoire des rencontres " cuirasse contre cuirasse ". C'est impressionnant de voir le nombre d'humains flippés, oscillant entre hargne et morgue, ou encore entre apitoiement et agressivité ! Renée, cela l'épuise. Cela la désespère aussi. N'ouvriront-ils donc jamais les yeux ?

 
Pour l'instant elle n'a pas faim. Juste envie de se poser. Fumer, respirer, vider " ce trop plein de monde " qui l'envahit comme ses lierres grimpants qui étouffent tout. Elle a besoin d'un grand verre d'eau fraîche. La cuisine semble être dans l'état où elle l'a laissé ce matin. Mais non, il est passé par là, il s'est refait du café et en a répandu partout de la plaque électrique à l'évier en passant par l'égouttoir et le sol. Le fond de l'évier est encore maculé de marc. Machinalement, Renée attrape une éponge et nettoie le carrelage souillé. Dans l'immédiat, elle n'a ni l'énergie ni l'envie de s'attaquer à la vaisselle plus imposante que conséquente. Dans la salle de bains, elle se lave les mains, se passe longuement de l'eau sur le visage et s'examine sévèrement dans le miroir. Elle est crevée et ça se voit. Sa peau est terne et son regard sans éclat, elle se trouve carrément moche. Elle essaie un sourire pour voir. Aïe, vraiment lamentable ! En cherchant son bâton de khôl, elle constate qu'il s'est rasé ce matin, la bombe est là où il l'a laissé ouverte, le bouchon couvert de mousse. Avant de se maquiller, elle passe le bouchon sous l'eau, le ferme et le range. Ah les hommes parfois, c'est pire que des enfants ! Renée n'est pas très portée sur les tâches ménagères, l'intendance n'est vraiment pas son fort. Elle s'invente toujours mieux à faire. Alors puisqu'elle n'aime pas trop faire le ménage, elle fait attention de ne pas trop salir.

 
Après un coup de brosse dans ses cheveux qu'elle garde libres et un peu de noir sous les yeux, c'est déjà mieux. Elle s'effondre dans son petit fauteuil bas, moche mais très confortable en relâchant un profond soupir de soulagement. Elle se délecte d'être seule, dans une maison vide et silencieuse. Tout en respirant doucement elle libère la tension qui ne l'a pas quittée de la journée. La bouteille Thermos trône sur la table du salon. Renée se réjouit à l'idée de déguster un café bien chaud accompagné d'une bonne cigarette roulée à la main. Apparemment, il a déjeuné ici, les sets sont couverts de miettes, sa tasse toujours là, ainsi que l'emballage de biscuits au chocolat qu'il affectionne. Renée n'a plus qu'à le jeter, il est vide, il ne lui en a pas gardé un seul. Comme d'habitude, il n'y a pas résisté ou bien il n'a pas pensé qu'elle aimerait en manger. Ce qui finalement pour elle revient plus ou moins au même. Un sérieux problème d'attention. Elle peut suivre à la trace ses moindres faits et gestes. Les vêtements abandonnés dans toutes les pièces racontent sa longue hésitation avant de trouver enfin la tenue adéquate. Les petites figures géométriques de terre friable répandues sur le pavé indiquent qu'il a choisi aujourd'hui de mettre ses chaussures à gros crampons. Renée évalue le nombre de cafés qu'il a bu au nombre de tasses et de verres abandonnés çà et là. Le journal qui lui sert de nappe avant, pendant et après lecture, est ouvert à la page des courses, elle suppose qu'il est allé jouer ce matin. Puis il s'est probablement installé sur le canapé pour regarder la télé, laissant derrière lui un oreiller et une petite couverture toute douce.

 
Renée, ce soir, est terriblement fatiguée. Le triste état des lieux qu'elle vient de dresser semble drainer toutes ses forces. C'est tellement décourageant de constater que rien ne change réellement au quotidien ! Toujours les mêmes vieilles habitudes, les mauvais plis, les sales manières. Renée ne s'est jamais identifiée au rôle supposé de la femme. Elle n'a aucun gène spécial qui la prédispose à devoir tenir une maison et servir un homme. Et si elle en possède un malgré tout, c'est que chez elle pour une mystérieuse raison, il reste inactif. Enfin c'est quoi tout ce charabia sur ce qu'il conviendrait à chacun d'accomplir selon son sexe plutôt que selon son désir, ses goûts et ses aptitudes ? Renée est passablement atterrée qu'on puisse en être encore là au troisième millénaire. Comment de telles folies peuvent-elles encore perdurer dans des cervelles humaines ? Renée ne s'est jamais sentie tout à fait en accord avec les mouvements féministes, trop anti - hommes à son goût. Pour elle, il ne s'est jamais agi de reprendre le pouvoir à la manière des hommes, agressive et brutale. La liberté et le pouvoir doivent être bien partagés, c'est l'équilibre des forces qu'elle vise. Pourtant dans sa vie règne un certain chaos, un sacré tangage des énergies. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Au moins maintenant elle sait. Elle ne peut se laisser enfermer dans un rôle, quel qu'il soit. A chaque fois qu'elle essaie, elle finit par se rendre malade. Elle ne comprend pas cette tendance qui la pousse encore à tenter l'impossible.

 
Au quotidien certaines choses ne pardonnent pas. On se figure qu'on s'y habituera ou que cela changera, on espère un peu des deux. Mais le temps passe et l'insupportable ne s'use pas à l'usage. Dans certains cas on fait l'effort, on passe par-dessus ou l'on s'aperçoit que ce n'est qu'une façon différente, ni pire ni meilleure que la nôtre. Pour le reste, finalement on ne parvient pas à tolérer ce que l'on estime et que l'on ressent comme intolérable. On en arrive pas à pas à l'épuisement des forces. Tout l'amour, le respect, la tolérance, la compréhension n'en viennent pas à bout. Il demeure une résistance irréductible, un rejet, un dégoût émanant de l'être tout entier. Renée n'aime pas vivre dans ses conditions. Son intérieur est un espace sacré, son espace de liberté. Elle a besoin d'y ressentir chaleur, sécurité, beauté et magie. Cela tient à de petits riens : quelques éclairages judicieusement disposés pour créer une ambiance chaude et douce, un parfum de fleurs, une musique aérienne, un regard tendre, une attention délicate, une entente sans paroles. Un infime détail parfois et le cours des choses s'inverse. En bien ou en mal. Un regard caressant désamorce sa colère en une seconde. Un simple mot tendre murmuré sèche ses larmes et la console de tout. Un mouvement brusque de mauvaise humeur même s'il ne lui est pas destiné lui fait l'effet d'une gifle. Son " j'm'en foutisme ", son " aquoibonisme " récurrents la lamine. Le manque de respect et d'attention gangrène tout le reste. Non, vraiment, à la longue, ce n'est pas tenable. Renée a d'autres intentions, d'autres ambitions. Elle n'est dégoûtée ni de vivre ni d'aimer, ce serait plutôt le contraire. Elle désire vivre et aimer plus que jamais. Comme jamais. Pour elle-même, elle en a fini avec tout ce marasme, cette insatisfaction, cet écœurement, cette colère face à l'existence. Elle est passée de l'autre côté. Elle a joyeusement renoncé à cette pauvre mascarade. Elle a, lentement mais sûrement, tranché un à un tous les liens qu'elle considère comme nocifs pour son âme d'enfant.

 
Renée approche du pied du mur, elle est allée jusqu'à l'extrême limite de ce qu'elle est capable d'accepter. La limite a même été dépassé plus d'une fois, beaucoup trop, bien plus qu'elle ne l'aurait supposée possible. Les traces qu'il dépose sur son sillage ne sont bien évidemment que la partie émergée de l'iceberg. Ce ne sont en réalité que les symptômes du mal qui le ronge et l'empoissonne à petit feu. Les vulgaires poussières peu ragoûtantes qu'il sème à la volée témoignent assez de ses incessantes frictions internes. De l'œuvre de démolition en cours derrière la façade. Attention, tout doit disparaître ! Elle a déployé à son intention la palette multicolore de ses minuscules miracles de bateleuse. Son petit art de vivre en brave petit soldat qui ne se laisse pas abattre et veut se réjouir d'être en vie quoiqu'il en soit. Qui veut bien se rire de son propre malheur, du moment qu'elle peut rire encore ! Elle lui a offert tout ce qu'elle pouvait et même bien au delà. Tout ce qu'elle avait. Tout ce qu'elle était. Ses attentions. Ses rêves. Son enthousiasme. Sa douceur.

 
Rien n'y a fait. Telle est sa triste conclusion. Elle ne peut rien pour l'aider à se sauver de lui-même. Renée sent bien dans quelle illusion elle s'est elle-même enlisée. Elle espérait qu'en mettant à sa disposition tous les précieux outils avec lesquels elle se soigne, il finirait bien par en trouver au moins un à sa convenance. Que sa gourmandise serait suffisamment contagieuse pour qu'il l'attrape à son tour. Que de nombreux problèmes en cours de résolution et d'intéressantes perspectives lui mettraient du baume au cœur et impulseraient un nouvel élan. Que nenni ! Cet homme-là est un vrai dur, un coriace, prêt à défendre son enfer jusqu'à ce que mort s'en suive. C'est étrange. Les voilà clairement opposés, basés dans des camps ennemis. On s'imaginerait aisément être en temps de guerre et en un certain sens, il est peut-être juste de s'exprimer ainsi. Si combat il y a eu, il est maintenant achevé. Un pessimiste conclurait que les deux ont perdus, ni victoire ni match nul, mais double KO. Renée est d'un avis tout autre. Si les deux ont perdu quelque chose, ils ont aussi chacun gagné quelque chose d'autre. Ils ne seront plus jamais ce qu'ils étaient avant de se connaître. Ensemble, de bonne ou de mauvaise grâce, ils ont évolué, ont pris conscience, se sont transformés, bousculés et enrichis l'un l'autre. Si elle est vraiment sincère, Renée est obligée de reconnaître que grâce à ce qu'il lui a fait endurer, elle a pu faire face et libérer enfin les fantômes effrayants de son enfance. Tant qu'il est question de se libérer, Renée ne se laisse pas intimider par les risques de souffrance. Si elle se rend utile alors elle est la bienvenue, qu'elle accomplisse son œuvre d'épure. Ce qu'elle ne supporte pas c'est la souffrance stérile, qui tourne autour d'un insignifiant nombril en claquant portes et fenêtres pour bien se maintenir du côté obscur de la force. Et cette insidieuse tentation de faire joujou le couteau dans la plaie. Et cette joie mauvaise à se massacrer soi-même. Plus impitoyable encore que son pire ennemi.

 
Non, Renée ne peut plus continuer à vivre ainsi à la merci des cauchemars de son homme. S'il ne sait pas ou ne veut pas saisir au bond ses étincelles enchantées, que faire ? Se résigner à une vie sans poésie ni fantaisie, sans amour de la vie ? IMPOSSIBLE ! ! ! Elle se sent encore tout à fait jeune et vive. Même quand la vie ne lui sourit pas, elle sourit à la vie, sachant qu'il y aura toujours un jour meilleur. Elle ne lui permettra plus d'effacer son sourire au quotidien, d'étouffer son feu d'un manteau noir, d'éteindre sa joie par d'amers éclats de voix. C'est la fin du voyage. L'amour est toujours là, bien vivant mais en phase d'endormissement, il quitte le devant de la scène. L'amour était, est et sera encore. Renée ne cesse pas d'aimer ceux qu'elle aime, elle se contente de les quitter. L'amour se métamorphose et perdure, revêtant de nouvelles parures au fil des âges et de l'incessante réinvention de sa légende personnelle. Sa vie est trop précieuse pour qu'elle l'assujettisse à la dérive d'un autre, même si cet autre se trouve être son adoré.

Tant pis !


2 janvier 008
 
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Vendredi 4 janvier 2008
 

- Allô sœurette, salut, c’est moi. Tu es disponible, j’ai un truc dingue à te raconter ?

- Oui, vas-y, je suis toute ouïe.

 

- Bon, samedi, c’était mon anniversaire. Nous avions prévu notre rituelle petite soirée en amoureux avec Yvan. Champagne, repas fin, standards de jazz et bien sûr distribution de cadeaux sous forme d’énigmes. Tout comme j’adore ! Yvan venait de dresser une belle table sur la terrasse et nous nous apprêtions à déboucher la première bouteille. Comme par hasard, c’est à ce moment précis que débarque Françoise en force, le verbe haut. " Salut les amis ! Je viens arroser la naissance de ma nièce avec vous. " Aïe ! Ce qui était clair, c’est que je n’avais aucune intention de changer nos plans pour la soirée. Et j’étais furax de me retrouver empêtrée dans cette situation très déplaisante.

Tu comprends, elle ne prend ni la peine de téléphoner avant, ni celle de s’assurer que nous serons heureux de la voir et qu’elle n’arrivera pas à un mauvais moment, et une fois sur place, elle ne tâte même pas la température. En plus, cerise sur le gâteau, et je devrais plutôt dire " en moins ", elle se pointe les mains vides.

 

Comme il est plus qu’évident qu’elle a unilatéralement décidé de rester avec nous, je lui explique rapidement le topo. Depuis le temps qu’on est amis, elle sait pourtant que nos soirées en amoureux sont sacro-saintes. Maintenant qu’elle est seule, elle prétend que les couples lui battent froid, comme si devenue célibataire elle représentait soudain une menace. Elle fréquente davantage de femmes seules avec enfants comme elle. J’ai senti monter une certaine hargne contre ses amis en couple ces derniers mois. Elle se dit rejetée, et ainsi elle justifie le mépris avec lequel elle traite les gens. S’il y a une part de vérité là-dedans, ce n’est pas notre cas, naturellement. Effectivement, elle représente bien une menace, mais ça n’a rien à voir avec ce qu’elle imagine, c’est parce qu’elle est terriblement envahissante, abusive, sans limites, comme les gosses...

 

Je lui propose qu’on prenne ensemble le premier verre puis qu’elle nous laisse à notre fête. Et là, elle explose ! Elle nous crache carrément ses injures à la figure. A croire que c’est un crime de lèse majesté de ne pas obtempérer au moindre de ses caprices !

 

-C’est pas possible ! Elle vous a insulté ! ! !

 

- Mais si c’est possible, puisqu’elle l’a fait… Elle a beaucoup changé depuis qu’elle a quitté Marc. Elle devient franchement cynique dans ses relations avec les gens. Et le pire c’est qu’elle est de plus en plus intrusive et envahissante. C’est un cauchemar. Elle me rappelle maman, c’est terrible !

 

Ecoute ça, je me souviens d’un truc : quand je suis partie quelques jours au printemps, elle a décidé de venir planter sa tente avec Flora dans notre jardin. Comme Yvan n’était pas au mieux de sa forme, elle lui a dit que ça lui ferait du bien et de toute façon elle ne lui a pas demandé son avis. Le pauvre ! Il avait, je crois, surtout envie d’être un peu seul… A mon retour, Yvan m’a raconté, very chocking, que pendant son séjour, elle s’était carrément installée à la maison et allait se servir dans ma garde-robe pour s’habiller !

 

- Non, je le crois pas ! C’est incroyable de faire ça !

 

- Je t’assure. Elle s’est appropriée un long tee-shirt que j’adore et je ne suis absolument pas sûre qu’elle daignera me le rendre ! Après tout ce qu’on a vécu ensemble, tous ses temps d’épreuves où l’on s’est soutenu mutuellement, je n’en reviens pas qu’elle se comporte comme ça avec nous. Tu sais comme je suis cool et archi tolérante et compréhensive avec les amis, mais là les bras m’en tombent !

 

Mais attends, je n’ai pas tout à fait terminé mon histoire. Donc, Françoise pète les plombs, jette son venin et s’arrache… Et là, ça devient absolument hallucinant : avant de s’engouffrer dans sa voiture, elle fait un bras d’honneur à Yvan avant de démarrer en trombe !

- Mais elle est complètement folle ou quoi ? Qu’est-ce qui lui prend ?

 

- Je ne sais pas. Le plus dingue, sœurette, c’est qu’à l’instant où je l’ai vu faire son bras d’honneur, j’ai su que notre amitié venait de prendre fin, pfut, comme ça, le temps d’un claquement de doigts. Le reste, j’aurais pu passer par dessus, les pétages de boulons, ça arrive à tout le monde et je sais qu’elle ne va pas bien ces temps-ci. Mais ça, ce geste si ostensiblement vulgaire et insultant, je ne peux pas. Nous sommes des amies intimes, on ne peut quand même pas tout se permettre sous prétexte que les autres nous aiment!

 

Tu sais, ce qui me stupéfie toujours, c’est comme tout peut basculer en un instant. Dans ces moments-là, c’est comme si je me sentais trancher un lien dans le vif avec une épée énorme, du genre de celle des chevaliers… Ma détermination et ma force me dépassent alors très largement.

 

Maintenant, c’est terminé. C’est la première fois que je perds une amie dans ces conditions. Ce n’est pas mon genre de me fâcher avec les gens, encore moins avec mes meilleurs potes. En général, je préfère m’éloigner en silence et sans éclats. Sans bavure ni regret… Là, c’est différent, net et tranchant, je ne veux plus jamais la voir chez moi !Terminado !

 

- De toute façon, ça ne sert à rien d’entretenir des relations qui deviennent vraiment tordues. Sans respect et sans attention à la base, ça ne marche jamais. On ne peut pas ainsi utiliser les autres à sa guise sans se soucier de leurs souhaits ni de leur bien-être.

 

- Oui, c’est vrai, mais on n’aime pas non plus les êtres parce qu’ils sont parfaits, sinon on ne fréquenterait plus personne ! Je me rends compte que j’aime les autres aussi pour leur failles, leurs insuffisances, leurs aspérités… Je m’ennuie très vite avec ceux qui n’ont rien qui dépasse, rien qui fait tâche, ceux qui sont trop lisses. Je suis plus attirée c’est évident par les vilains petits canards. On ne les qualifie pas de vilains pour rien !

 

- Oui, je sais, moi c’est pareil, je m’ennuie vite en compagnie. Justement, je voulais t’appeler ce soir. Vous avez des projets pour ce week-end ? Si ça vous convient, j’aimerais bien descendre vendredi soir.

 

- Non, nous n’avons rien programmé, excellente idée, j’ai encore des tas de trucs à te raconter. Viens pour le dîner. Prends soin de toi. Bisous. Je t’aime.

 

 
à ma sœur, 2 janvier 008
 
 
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Texte libre

 

 

Eau sacrée, je reviens à tes rives,

je vois le ruisseau de la sagesse qui coule perpétuellement.

Lave-moi de ces lourdes pensées qui m’empêchent d’atteindre ta mer d’équanimité.

Créateur, nos yeux s’éclaircissent, la lumière sacrée de la sagesse brille dans nos cœurs.

Voyons, soyons ce que nous sommes. Puissent tous les êtres réaliser l’harmonie et l’unité.

Dhyani Ywahoo

Sagesse amérindienne

Traditions et enseignements

des Indiens Cherokee

 

 

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