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La porte s’ouvre et se referme bruyamment, elle sursaute. De l’étage, elle l’entend jeter son sac qui manque son but et s’écrase par terre, puis un fracas de vaisselle rudement posée dans l’évier. Renée retient sous souffle, cœur battant, mains légèrement tremblantes. Plus le temps passe moins elle parvient à supporter le stress et la tension des autres. Ca la rend littéralement malade. Cela ne finira-t-il donc jamais ? Est-elle condamnée à vie à éponger les tourments de ceux qu’elle côtoie ou qui simplement croisent sa route? Selon les circonstances, son hyper réceptivité aux autres lui apparaît tour à tour comme une malédiction ou un don inestimable. Elle se demande parfois si elle n’est pas affligée d’une sorte de syndrome christique qui lui commanderait de prendre sur elle tous les malheurs du monde. Aussi loin qu’elle se souvienne, elle a ressenti la douleur, le chagrin, la peur de ses proches dans sa chair et dans son âme sans comprendre qu’ils n’étaient pas siens, qu’ils n’étaient que l’émanation de leurs émotions. Elle n’est pas passée loin de l’effondrement ou de la folie, s’acharnant à trouver un sens, une explication à l’angoisse qui la dévore.
Depuis, Renée a fait du chemin et elle en est fière. Elle sait maintenant différencier ce qui lui appartient en propre, démêler l’écheveau embrouillé de ses peurs et de celles des autres. C’est déjà beaucoup, se dit-elle pour s’encourager et se rassurer, mais il est clair que cela n’est pas encore suffisant. Car des angoisses venues d’ailleurs continuent à l’envahir et la laissent pantelante, impuissante et terriblement vulnérable comme c’est le cas aujourd’hui. Pourtant Renée n’est pas une petite nature. Elle a senti maintes fois en situation d’urgence ou de drame une force insoupçonnée se lever et prendre la situation en main. Bizarrement, ce sont les plus petites choses qui au quotidien la mettent par terre. Ces infimes manifestations de violence ordinaire que personne ou presque n’identifie comme telles et qui pourtant la ravagent.
Comme tout le monde, elle s’est bâtie dans l’enfance une forteresse pour se protéger de l’ennemi. Mais avec le temps Renée a fini par comprendre qu’en se défendant ainsi, elle s’est coupée d’elle-même, de sa douleur, de sa révolte, de ses peurs et qu’au bout du compte le remède s’avère être encore pire que le mal. S’extraire de sa prison lui a demandé de longues années de travail acharné sur elle-même pour vaincre ses résistances. Elle a décidé alors de ne plus commettre la même erreur, d’avancer désormais sans armure. Si chacun attend que l’autre se désarme pour oser en faire autant, comment espérer faire évoluer les choses un jour, il faut bien que quelqu’un commence? Renée ne regrette pas son choix d’alors, elle est intimement convaincue qu’il n’existe pas d’autres voies possibles que celle de faire face courageusement à ses sentiments sans essayer de les masquer ou de les projeter sur les autres pour s’en défaire.
Renée, les mains appuyées sur le plexus tente de calmer le tourbillon qui menace de l’emporter là où elle ne le souhaite pas, sur la mauvaise pente de la réaction, du rejet, de la colère. Une fois de plus, elle est prise au dépourvu, pas le temps de penser ou d’analyser quoique ce soit, elle est percutée de plein fouet par la puissance du mal – être de son amoureux. Apparemment ce n’est rien de plus qu’un mouvement d’humeur chagrine, rien de grave en somme. Mais quand il est dans cet état, elle le sent immédiatement, avant même qu’il ne parle ou n’agisse. Elle le ressent à sa manière d’ouvrir la porte, de marcher, de bouger. Elle n’a même pas besoin de le voir, elle entend ses mauvaises humeurs et pire encore elle les reçoit comme un camouflet. L’atmosphère se charge d’orage, électrique, oppressante. Elle n’arrive plus à respirer, elle vacille, son cœur, ses pensées s’affolent, elle a l’impression qu’elle va mourir faute de retrouver son souffle.
Bien sûr il ne comprend pas. Les réactions de Renée lui semble particulièrement disproportionnées, voire un peu folles. Il n’est pas vraiment conscient de ce qui l’anime, de ce qu’il dégage, de ce qu’il projette. Elle voit bien qu’il se débat pour expulser les démons qui le maintiennent pieds et poings liés, et c’est bien là où le bat blesse. Il a beau lâcher les chiens, ils reviennent toujours fidèlement vers leur maître lui lécher la main. Le soulagement que cela lui procure ne dure jamais qu’un trop bref instant. Maintenant qu’il a relâché la pression, il va commencer à pouvoir se détendre. Pour Renée, ce n’est pas si simple, car ce qu’il a libéré la pénètre avec la force dévastatrice d’un ouragan. Peut-être a-t-elle trop longtemps partagé la vie d’êtres tourmentés. Et elle sait bien pourquoi et ne peut ignorer qu’il ne fait que réveiller de vieilles blessures qu’elle croyait enfin guéries. D’ailleurs ce serait probablement le cas, s’il ne rejouait pas au présent les pénibles scénarios de son enfance. Pourtant, Renée ne peut pas réellement l’accabler, même si sur le moment elle le rend responsable. N’est-elle pas libre de vivre à ses côtés ? Elle ne veut pas tomber dans le même piège que ceux qui préfèrent endosser le rôle de la victime plutôt que d’affronter et d’assumer les conséquences de leurs choix. Elle est là parce qu’elle le veut bien, qu’elle l’a choisi, et que jusqu’à présent cela avait du sens, qu’elle y trouvait malgré tout son compte.
Renée ne change pas d’homme comme de chemise. Elle envisage le couple comme une course de fond, un long cheminement à deux, qui nécessite pour le moins patience, endurance et ténacité. Elle sait depuis fort longtemps que les mêmes problèmes resurgissent tant qu’ils ne sont pas réglés. Cela porte d’ailleurs un nom savant, la " compulsion de répétition " qui pousse à reproduire les mêmes scénarios. En théorie elle connaît ce mécanisme sur le bout des doigts et le repère très facilement chez les autres. En pratique, c’est hélas plus compliqué, car il ne suffit pas de prendre conscience de ses vieux schémas répétitifs et malsains pour s’en libérer, il faut encore parvenir à les transformer pour pouvoir écrire une nouvelle histoire.
Et c’est exactement ce qu’elle vise, remettre les pendules à l’heure et les comptes à zéro. Elle est convaincue que le pire est derrière elle car elle a fini par perdre ce goût du malheur qui lui collait à la peau. Elle ne croit pas à la fatalité, au hasard ni à l’impuissance, même si elle sait bien qu’il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. Tandis que Renée retrouve peu à peu son calme en livrant ses pensées à son journal, elle l’entend à nouveau s’agiter en bas. Il ne tient pas en place, arpente l’appartement de long en large comme un fauve en cage, ne sachant que faire de lui-même. Elle est malheureuse pour lui. Elle aurait tellement aimé pouvoir l’aider, être un baume sur ses blessures. Maintenant qu’elle se sent mieux, bien dans son axe, elle est en sécurité, elle se tient dans une bulle invisible qui fait office de tampon entre elle et le monde extérieur et atténue considérablement la puissance des échanges. Elle ne se blinde pas mais s’enfonce en elle-même là où elle sait trouver confiance, paix et réconfort. La tempête s’est épuisée, là-haut à l’étage un sourire illumine le visage de Renée.
- Chéri, et si on se faisait un peu café, tu pourrais me raconter ta journée ?
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2 janvier 008
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