Il n'est pas encore rentré. Essoufflée d'avoir avalé un peu trop vite les trois étages, Renée au ralenti lance son sac au pied du canapé, avant
d'aller pendre son lourd manteau dans l'entrée. Elle est vannée, la tête farcie. C'est presque toujours la même chose quand il lui faut rester enfermée des journées entières à plusieurs dans des
espaces bien trop exigus. Et puis c'est fou ce que les gens peuvent être sur le qui vive, la défensive ou leur quant à soi et encore plus fou la vitesse à laquelle cela peut dégénérer pour se
terminer en pitoyables psychodrames d'ego blessés devenant défensivement blessants ! Enfin, toujours la même ennuyeuse et archi banale histoire des rencontres " cuirasse contre cuirasse ".
C'est impressionnant de voir le nombre d'humains flippés, oscillant entre hargne et morgue, ou encore entre apitoiement et agressivité ! Renée, cela l'épuise. Cela la désespère aussi.
N'ouvriront-ils donc jamais les yeux ?
Pour l'instant elle n'a pas faim. Juste envie de se poser. Fumer, respirer, vider " ce trop plein de monde " qui l'envahit comme ses lierres
grimpants qui étouffent tout. Elle a besoin d'un grand verre d'eau fraîche. La cuisine semble être dans l'état où elle l'a laissé ce matin. Mais non, il est passé par là, il s'est refait du café
et en a répandu partout de la plaque électrique à l'évier en passant par l'égouttoir et le sol. Le fond de l'évier est encore maculé de marc. Machinalement, Renée attrape une éponge et nettoie le
carrelage souillé. Dans l'immédiat, elle n'a ni l'énergie ni l'envie de s'attaquer à la vaisselle plus imposante que conséquente. Dans la salle de bains, elle se lave les mains, se passe
longuement de l'eau sur le visage et s'examine sévèrement dans le miroir. Elle est crevée et ça se voit. Sa peau est terne et son regard sans éclat, elle se trouve carrément moche. Elle essaie un
sourire pour voir. Aïe, vraiment lamentable ! En cherchant son bâton de khôl, elle constate qu'il s'est rasé ce matin, la bombe est là où il l'a laissé ouverte, le bouchon couvert de mousse.
Avant de se maquiller, elle passe le bouchon sous l'eau, le ferme et le range. Ah les hommes parfois, c'est pire que des enfants ! Renée n'est pas très portée sur les tâches ménagères,
l'intendance n'est vraiment pas son fort. Elle s'invente toujours mieux à faire. Alors puisqu'elle n'aime pas trop faire le ménage, elle fait attention de ne pas trop salir.
Après un coup de brosse dans ses cheveux qu'elle garde libres et un peu de noir sous les yeux, c'est déjà mieux. Elle s'effondre dans son petit
fauteuil bas, moche mais très confortable en relâchant un profond soupir de soulagement. Elle se délecte d'être seule, dans une maison vide et silencieuse. Tout en respirant doucement elle libère
la tension qui ne l'a pas quittée de la journée. La bouteille Thermos trône sur la table du salon. Renée se réjouit à l'idée de déguster un café bien chaud accompagné d'une bonne cigarette roulée
à la main. Apparemment, il a déjeuné ici, les sets sont couverts de miettes, sa tasse toujours là, ainsi que l'emballage de biscuits au chocolat qu'il affectionne. Renée n'a plus qu'à le jeter,
il est vide, il ne lui en a pas gardé un seul. Comme d'habitude, il n'y a pas résisté ou bien il n'a pas pensé qu'elle aimerait en manger. Ce qui finalement pour elle revient plus ou moins au
même. Un sérieux problème d'attention. Elle peut suivre à la trace ses moindres faits et gestes. Les vêtements abandonnés dans toutes les pièces racontent sa longue hésitation avant de trouver
enfin la tenue adéquate. Les petites figures géométriques de terre friable répandues sur le pavé indiquent qu'il a choisi aujourd'hui de mettre ses chaussures à gros crampons. Renée évalue le
nombre de cafés qu'il a bu au nombre de tasses et de verres abandonnés çà et là. Le journal qui lui sert de nappe avant, pendant et après lecture, est ouvert à la page des courses, elle suppose
qu'il est allé jouer ce matin. Puis il s'est probablement installé sur le canapé pour regarder la télé, laissant derrière lui un oreiller et une petite couverture toute douce.
Renée, ce soir, est terriblement fatiguée. Le triste état des lieux qu'elle vient de dresser semble drainer toutes ses forces. C'est tellement
décourageant de constater que rien ne change réellement au quotidien ! Toujours les mêmes vieilles habitudes, les mauvais plis, les sales manières. Renée ne s'est jamais identifiée au rôle
supposé de la femme. Elle n'a aucun gène spécial qui la prédispose à devoir tenir une maison et servir un homme. Et si elle en possède un malgré tout, c'est que chez elle pour une mystérieuse
raison, il reste inactif. Enfin c'est quoi tout ce charabia sur ce qu'il conviendrait à chacun d'accomplir selon son sexe plutôt que selon son désir, ses goûts et ses aptitudes ? Renée est
passablement atterrée qu'on puisse en être encore là au troisième millénaire. Comment de telles folies peuvent-elles encore perdurer dans des cervelles humaines ? Renée ne s'est jamais sentie
tout à fait en accord avec les mouvements féministes, trop anti - hommes à son goût. Pour elle, il ne s'est jamais agi de reprendre le pouvoir à la manière des hommes, agressive et brutale. La
liberté et le pouvoir doivent être bien partagés, c'est l'équilibre des forces qu'elle vise. Pourtant dans sa vie règne un certain chaos, un sacré tangage des énergies. Ce n'est pas faute d'avoir
essayé. Au moins maintenant elle sait. Elle ne peut se laisser enfermer dans un rôle, quel qu'il soit. A chaque fois qu'elle essaie, elle finit par se rendre malade. Elle ne comprend pas cette
tendance qui la pousse encore à tenter l'impossible.
Au quotidien certaines choses ne pardonnent pas. On se figure qu'on s'y habituera ou que cela changera, on espère un peu des deux. Mais le temps
passe et l'insupportable ne s'use pas à l'usage. Dans certains cas on fait l'effort, on passe par-dessus ou l'on s'aperçoit que ce n'est qu'une façon différente, ni pire ni meilleure que la
nôtre. Pour le reste, finalement on ne parvient pas à tolérer ce que l'on estime et que l'on ressent comme intolérable. On en arrive pas à pas à l'épuisement des forces. Tout l'amour, le respect,
la tolérance, la compréhension n'en viennent pas à bout. Il demeure une résistance irréductible, un rejet, un dégoût émanant de l'être tout entier. Renée n'aime pas vivre dans ses conditions. Son
intérieur est un espace sacré, son espace de liberté. Elle a besoin d'y ressentir chaleur, sécurité, beauté et magie. Cela tient à de petits riens : quelques éclairages judicieusement disposés
pour créer une ambiance chaude et douce, un parfum de fleurs, une musique aérienne, un regard tendre, une attention délicate, une entente sans paroles. Un infime détail parfois et le cours des
choses s'inverse. En bien ou en mal. Un regard caressant désamorce sa colère en une seconde. Un simple mot tendre murmuré sèche ses larmes et la console de tout. Un mouvement brusque de mauvaise
humeur même s'il ne lui est pas destiné lui fait l'effet d'une gifle. Son " j'm'en foutisme ", son " aquoibonisme " récurrents la lamine. Le manque de respect et d'attention gangrène tout le
reste. Non, vraiment, à la longue, ce n'est pas tenable. Renée a d'autres intentions, d'autres ambitions. Elle n'est dégoûtée ni de vivre ni d'aimer, ce serait plutôt le contraire. Elle désire
vivre et aimer plus que jamais. Comme jamais. Pour elle-même, elle en a fini avec tout ce marasme, cette insatisfaction, cet écœurement, cette colère face à l'existence. Elle est passée de
l'autre côté. Elle a joyeusement renoncé à cette pauvre mascarade. Elle a, lentement mais sûrement, tranché un à un tous les liens qu'elle considère comme nocifs pour son âme d'enfant.
Renée approche du pied du mur, elle est allée jusqu'à l'extrême limite de ce qu'elle est capable d'accepter. La limite a même été dépassé plus d'une
fois, beaucoup trop, bien plus qu'elle ne l'aurait supposée possible. Les traces qu'il dépose sur son sillage ne sont bien évidemment que la partie émergée de l'iceberg. Ce ne sont en réalité que
les symptômes du mal qui le ronge et l'empoissonne à petit feu. Les vulgaires poussières peu ragoûtantes qu'il sème à la volée témoignent assez de ses incessantes frictions internes. De l'œuvre
de démolition en cours derrière la façade. Attention, tout doit disparaître ! Elle a déployé à son intention la palette multicolore de ses minuscules miracles de bateleuse. Son petit art de vivre
en brave petit soldat qui ne se laisse pas abattre et veut se réjouir d'être en vie quoiqu'il en soit. Qui veut bien se rire de son propre malheur, du moment qu'elle peut rire encore ! Elle lui a
offert tout ce qu'elle pouvait et même bien au delà. Tout ce qu'elle avait. Tout ce qu'elle était. Ses attentions. Ses rêves. Son enthousiasme. Sa douceur.
Rien n'y a fait. Telle est sa triste conclusion. Elle ne peut rien pour l'aider à se sauver de lui-même. Renée sent bien dans quelle illusion elle
s'est elle-même enlisée. Elle espérait qu'en mettant à sa disposition tous les précieux outils avec lesquels elle se soigne, il finirait bien par en trouver au moins un à sa convenance. Que sa
gourmandise serait suffisamment contagieuse pour qu'il l'attrape à son tour. Que de nombreux problèmes en cours de résolution et d'intéressantes perspectives lui mettraient du baume au cœur et
impulseraient un nouvel élan. Que nenni ! Cet homme-là est un vrai dur, un coriace, prêt à défendre son enfer jusqu'à ce que mort s'en suive. C'est étrange. Les voilà clairement opposés, basés
dans des camps ennemis. On s'imaginerait aisément être en temps de guerre et en un certain sens, il est peut-être juste de s'exprimer ainsi. Si combat il y a eu, il est maintenant achevé. Un
pessimiste conclurait que les deux ont perdus, ni victoire ni match nul, mais double KO. Renée est d'un avis tout autre. Si les deux ont perdu quelque chose, ils ont aussi chacun gagné quelque
chose d'autre. Ils ne seront plus jamais ce qu'ils étaient avant de se connaître. Ensemble, de bonne ou de mauvaise grâce, ils ont évolué, ont pris conscience, se sont transformés, bousculés et
enrichis l'un l'autre. Si elle est vraiment sincère, Renée est obligée de reconnaître que grâce à ce qu'il lui a fait endurer, elle a pu faire face et libérer enfin les fantômes effrayants de son
enfance. Tant qu'il est question de se libérer, Renée ne se laisse pas intimider par les risques de souffrance. Si elle se rend utile alors elle est la bienvenue, qu'elle accomplisse son œuvre
d'épure. Ce qu'elle ne supporte pas c'est la souffrance stérile, qui tourne autour d'un insignifiant nombril en claquant portes et fenêtres pour bien se maintenir du côté obscur de la force. Et
cette insidieuse tentation de faire joujou le couteau dans la plaie. Et cette joie mauvaise à se massacrer soi-même. Plus impitoyable encore que son pire ennemi.
Non, Renée ne peut plus continuer à vivre ainsi à la merci des cauchemars de son homme. S'il ne sait pas ou ne veut pas saisir au bond ses étincelles
enchantées, que faire ? Se résigner à une vie sans poésie ni fantaisie, sans amour de la vie ? IMPOSSIBLE ! ! ! Elle se sent encore tout à fait jeune et vive. Même quand la vie ne lui sourit pas,
elle sourit à la vie, sachant qu'il y aura toujours un jour meilleur. Elle ne lui permettra plus d'effacer son sourire au quotidien, d'étouffer son feu d'un manteau noir, d'éteindre sa joie par
d'amers éclats de voix. C'est la fin du voyage. L'amour est toujours là, bien vivant mais en phase d'endormissement, il quitte le devant de la scène. L'amour était, est et sera encore. Renée ne
cesse pas d'aimer ceux qu'elle aime, elle se contente de les quitter. L'amour se métamorphose et perdure, revêtant de nouvelles parures au fil des âges et de l'incessante réinvention de sa
légende personnelle. Sa vie est trop précieuse pour qu'elle l'assujettisse à la dérive d'un autre, même si cet autre se trouve être son adoré.
Tant pis !
2 janvier 008
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