Vendredi 2 novembre 2007
La Bergerie, Mardi 2 – tombée du jourPremière nuit seule… Dormi comme un bébé ! Réveillée à l’aube, je ressens comme une montée de sève l’énergie si intense du lever. Vite j’enfile un short, une tunique et sors rendre hommage au jour nouveau. Je lève les mains au ciel pour me nourrir de sa puissance renaissante. Je bénis la vie, le cœur chaviré de félicité.La beauté me renverse !Je ne suis pas seule ! A l’autre bout du pré, deux renards en chasse, saluent le retour du soleil à leur manière. Je considère comme un grand honneur que des animaux sauvages m’apparaissent. Ils savent d’instinct que je ne suis pas une menace. Mais surtout j’en déduis que mon rayonnement est assez paisible pour qu’ils puissent ignorer ma présence. J’observe fascinée leurs lents déplacements. Je les distingue à peine. Leur pelage se confond dans l’indécision de la lumière encore voilée, avec la couleur des herbes sèches. Ils vont et viennent, exécutant un étrange ballet – sinueux, comme au ralenti. Plongée dans leur contemplation, le silence se fait dense, palpable – il retentit !Ah CE silence, quand le mental enfin se tait ! ! ! ! L’interstice par lequel la VIE s’engouffre, sans réfléchir ! " Redevenez des petits enfants. " Qui ne pensent pas mais plongent sans peur, sans jugement et nagent portés par le courant.
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Amandine ramasse du petit bois bien sec, le dispose soigneusement dans l’âtre, gratte l’allumette. Salve d’étincelles crépitantes. Flammèches jaunes, oranges, rouges, bleutées. Légère fragrance de sève de pin… " Allumer son feu… " Amandine s’imagine en femme préhistorique. Gardienne du feu. Oui, c’est en elle. Un instinct. Un fondement. Un appel. Elle est d’une nature qui s’enflamme pour un rien. Qui brûle de désir. D’ardentes passions. Parfois, elle se roussit les ailes. Se passe par le feu. Brûle l’inutile par les deux bouts. Renaît de ses cendres.
Amandine prépare une réserve de bois pour la soirée. Chêne vert, châtaignier, cade délicieusement odorant, tilleul, pin… Près d’un feu, elle ne se sent jamais seule. De toute façon, elle aime être seule. Elle jouit de sa propre compagnie. Elle a besoin d’être avec elle-même, comme on ressent le besoin d’être en présence de l’autre - l’être aimé. La vérité c’est qu’elle s’aime. " Sème… ses graines d’amour…" Maintenant que le feu est bien parti, elle ajoute quelques bûches. En écho aux craquements du bois, son estomac gargouille. Depuis le réveil elle n’a rien mangé d’autre que deux pommes ratatinées, dégustées sous l’arbre. Elle entaille quatre belles pommes de terre, garnit la fente de beurre, d’ail et de thym, les dresse dans une cocotte en fonte. Tout à l’heure, elle la posera au milieu des braises, ajoutera un verre d’eau pour qu’elles soient fondantes à souhait. En attendant, elle croque quelques olives, assise au bord de la cheminée. Aimantée par le feu, sa peau brûle. Elle s’écarte vivement. S’étend sur le canapé et revient à la contemplation des flammes. Son regard se perd. Elle voit sans voir. Un autre regard s’allume. Un regard qui sent plus qu’il ne voit. Les flammes dansent à l’intérieur de son corps. Elle est sans contour. Sans densité. Elle ne perçoit plus que mouvance, lumière, chaleur.
Amandine ronronne doucement. S’étire. Baille. Les braises sont à point. Pour patienter, elle renouvelle et allume toutes les bougies. " C’est Noël ! C’est si simple d’enchanter la vie… si belle parée de flammes ! ". Ses yeux d’enfant admirent la magicienne. Celle qui cultive l’art du bonheur dans le secret de ses jardins. Celle qui sème d’infimes éclats de joie dans ses parterres. Celle qui attire l’abondance avec des riens. Celle qui bénit aussi les jours de pluie, les aléas, les coups durs. Celle qui se joue des circonstances.
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…Tant de gens traversent leur vie en chiens errants comme des bannis égarés en terre étrangère. On dirait que rien ne leur appartient, que rien ne les concerne, que rien ne leur " parle ". Ils sont si loin d’eux-mêmes qu’ils ne s’en aperçoivent même pas. Ils sillonnent les rues de leur existence sans se saluer, sans se retourner, sans se sourire. Leurs miroirs ne reflètent que l’apparence de ce qu’ils s’imaginent être. Ils ne s’y reconnaissent pas vraiment. Ils ont peur de cette présence aveugle qui les regarde sans les voir. De ce trou noir d’où surgissent parfois d’étranges cataclysmes. Ils soupçonnent peut-être une puissance cachée, inavouée, hasardeuse, d’être à l’œuvre quelque part… Forcément dangereuse. Prédatrice peut-être ? Ils n’osent pas même y penser.
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J’ai découvert la clé de mon changement d’identité. Si évident en langue des oiseaux !De Mira belle à Amants dînent, passage du petit homme qui s’admire aux noces sacrées du Roi et de la Reine…
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Amandine referme le carnet. " Réaliser en soi l’union de l’homme et de la femme… ". Maintenant elle ne craint plus l’échec. Un retour en arrière ne fait en aucun cas partie des potentiels qu’elle envisage. Elle est passée de l’autre côté. Une fois pour toute. Elle a choisi d’aimer la vie. Définitivement. Radicalement. Sans discuter. Un grésillement lui indique que l’eau s’est évaporée. " Parfait. A table ! ". Elle se convie à souper. Déguste lentement, affamée et gourmande. Mange avec les doigts, se lèche les babines, se caresse le ventre. " Jamais rien goûté d’aussi bon ! ".
Dans une autre vie, on a bien tenté de lui apprendre que ça ne se fait pas. " Pensez donc, jouir ainsi de la vie, c’est indécent, vraiment dégoûtant ! Il paraît que Dieu réprouve les amoureux de la vie. Priez pour eux pauvres pécheurs ! "
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soiréeDieu, le père sévère, le mal – aimant est mort !J’ai chassé l’imposteur ! Le sinistre rabat-joie, le tue – l’amour, l’empêcheur de vivre. Je l’ai renversé. Tête en bas ! A bas l’arrogant prêcheur !Non, les élans du cœur ne font pas le pécheur. Les élans de l’âme ensemencent tes sillons de vie. Te poussent à te révéler. T’invitent à te recréer sans cesse. Pressée par ta passion. Consumée par tes rêves. Illuminée par tes visions.Ici, je suis à l’abri. J’ai tracé mon cercle.Avis aux mal –aimants : NO PASARAN !Ici, je choisis mes convives. Je ne festoie qu’en aimable compagnie. Les indésirables n’ont qu’à passer leur chemin. Qu’ils suivent donc leur propre voie, je n’ai rien contre ! La liberté que je m’accorde, que chacun la revendique, s’il le veut. S’il en a l’audace. Que chacun assume la responsabilité de ses désirs, de ses choix et de ses actes.L’empêcheur de vivre a bien des ritournelles !Que de vilains tours dans son sac à principes… Se glisser par derrière pour te cisailler les ailes… S’en venir par devant, pointer son doigt accusateur… Te jeter la nuit dans l’eau glacé… T’enterrer six pieds sous terre…T’abandonner au désert…Se rire de ta candeur… Insulter tes idéaux…Tu as tant de visages, tant de déguisements… Toi, Ô Grand Maître d’illusion.Ici, je suis dans mon sanctuaire. Je suis le maître en ma demeure. Je suis la gardienne du feu. Protectrice de la source. Ici tu n’es rien que néant. Décrété persona non grata. Défroqué, l’imposteur ! Tu n’as jamais désiré mon bien. Tu as seulement cherché à m’imposer une obéissance servile. A me soumettre à ton d’omnipotente volonté. Satané Dictateur. Enfiévré de rêves de vengeance, ivre de sombres visions d’expiation. Juge pervers.Le sais-tu ? Ton regard salit tout ce qu’il touche. Avec toi, tout se déforme, se distord, se pervertit, se ternit, se rétrécit, dépérit. Tu réprouves, avec l’énergie du désespoir, tout ce qui est spontané, libre et vivace. Toi, l’Expert comptable de mes faits et gestes, tu y vois une menace à ton ordre ultra programmé. " Le désordre c’est l’ordre moins le pouvoir ! " clame Léo. Ton omnipouvoir fait désordre dans nos vies, camarade ordonnateur ! Le divin coule dans mes veines. Je n’ai nul besoin de toi pour me conduire …tout droit en enfer. Ta machinerie est si grotesque. Tu ne m’impressionnes plus. J’ai grandi. Je sais que le Bon Dieu qui nous juge sans pitié n’existe pas.L’Amour ne juge pas. Jamais ! Point à la ligne.
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Amandine remet du bois, choisit un morceau noueux, très sec. " Il va sûrement joliment craquer celui-là. " Elle reste agenouillée, visage offert à la chaleur, aussi longtemps qu’elle le peut. Se rafraîchit d’un rasade d’eau de source. S’octroie une grappe de raisin cueillie le matin. Elle est si fière de sa récolte, qu’elle prend la bergerie à témoin : " Regarde, j’ai déniché du raisin. Une vigne sauvage, enroulée à un arbre. Comme un boa, jusqu’au ciel ! " Il est subtilement doux et acidulé. Surprenant et délicieux. La flamme des bougies chancelle, agite des ombres fantastiques. Amandine dresse l’oreille. " Le vent s’est levé ". Elle entend des bruits sourds. Pas lourds, branches brisées, grognements. " Voilà de la compagnie ! Plus on est de fous, plus on rit ! ". Silencieusement, elle salue les sangliers. Leur souhaite la bienvenue. " Je vous ai laissé votre part de raisins, ne vous gênez pas. "
Le mistral maintenant souffle en rafales. A travers l’œil de bœuf, elle observe la folle gigue des branches entremêlées. Arbres échevelés, balancés. Transe élémentaire. Grand nettoyage d’automne. Etendue, bien au chaud dans son lit, Amandine confie au vent ses dernières dépouilles.
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Mi-nuitPourquoi continuer à s’encombrer d’idées fausses, de pensées obsolètes, de schémas périmés, d’anciens regrets, de vieilles croyances, d’antiques mots d’ordre desséchés, d’indigentes habitudes ?L’homme ploie sous le joug de l’inutile. Son palais grouille de fantômes. Un vrai nid de serpents ! Qui sifflent dans sa tête pleine de vent…Pourquoi devrais-je me rappeler chaque matin mon nom, mon pedigree, mon avenir présumé ? Suis-je donc condamnée à perpétuité à me reproduire à l’identique ? A me cloner moi-même, un miroir pour unique témoin ?Je m’aime changeante, tournoyante, imprévisible… Je m’aime dans l’improvisation, l’idée soudaine, l’envie pressante, la facétie… en pied de nez à l’inertie… Je m’aime tonnante, sonnante ou trébuchante…
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Sourire flottant aux lèvres, Amandine, happée par le hublot vogue dans la tempête. La haute mer déchaîne ses vagues dans un roulement de tambour. Les fracasse en mille éclats d’argent sur la coque. Le navire est sûr. Bercée par le roulis, Amandine sombre corps et biens dans l’obscurité des profondeurs.
par scribe m'M
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Sanctuaire
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