Dimanche 17 février 2008
Pour sa première soirée en solitaire, l'univers offre à Renée son petit clin d'œil. Elle adore ces petits signes que la vie lui renvoie toujours au moment le plus
opportun, ils sont comme de minuscules étoiles porteuses de messages à son intention, parfois très clairs, parfois énigmatiques, ils semblent cependant éclairer subtilement ses choix. Qu'ils
aient l'air de l'approuver ou de la mettre en garde, elle goûte souvent leur humour ou leur poésie.
Cette fois encore elle n'est pas déçue. Comme pour fêter sa liberté reconquise, Arte diffuse ce soir son film culte entre tous : Jules et Jim de François Truffaut.
Elle s'étonne à chaque nouvelle vision de l'extraordinaire modernité des personnages d'autant que l'histoire se déroule à l'époque de la guerre de 14/18 et qu'elle s'inspire de la vie de
l'auteur, Henri-Pierre Roché. Naturellement c'est une histoire d'amour, entre une femme génialement incarnée par Jeanne Moreau et deux hommes reliés par une grande et belle amitié. A eux trois,
avec gravité, fantaisie et sincérité ils inventent l'amour libre, celui dans lequel on ne se perd pas.
C'est absolument exquis, Renée est transportée par cette approche de l'amour qu'elle partage tout à fait et qui lui rappelle pourquoi elle a dû couper court à cette
relation qui ne lui ressemble pas. Pour elle l'amour est un absolu avec lequel on ne transige pas, qui nécessite qu'on s'y abandonne corps et âme ou rien. En la matière, la tiédeur est assurément
le pire des manquements, la plus grave insulte, le suprême blasphème. La vie ne vaut pas d'être vécue à l'économie, ce n'est pas une histoire qui peut s'accommoder d'assurances, de placements
garantis et de lignes toutes tracées. Cela s'invente et se réinvente à chaque instant ou cela s'étiole et meurt comme les plantes faute de soleil et d'eau. Ce n'est sûrement pas un hasard, si aux
plus tristes moments de leur vie commune, Renée s'est surprise à surnommer son chéri " le croque-mort ". Pour certains l'existence ressemble à ces tapis roulants mécaniques qui vous évitent
d'avoir à marcher et de devoir choisir votre parcours vous-mêmes, pas à pas. Que font-ils donc du temps qu'ils croient gagner, en profitent-ils pour être, tout simplement, et jouir de la grâce
d'être vivant.
Si elle déplore quelque chose, c'est de n'avoir pas pu lui communiquer ce pétillement de joie de vivre qui témoigne de sa bonne santé. Elle s'imaginait que tel le
voyageur épuisé il trouverait chaleur, paix et réconfort devant sa cheminée. Mais tous les feux du monde ne sauraient réchauffer la glaciation intérieure de celui qui s'en tient éloigné, comme
s'il craignait que la glace fondant, il ne lui reste plus rien à quoi se retenir. Intellectuellement, elle sait depuis une éternité qu'on ne sauve pas quelqu'un malgré lui ni même à son l'insu.
Mais elle ressent avec une telle intensité la souffrance profonde des êtres que s'éveille toujours en elle une âme de guérisseuse. Elle considère les manifestations du mal comme une bénédiction
dans la mesure où elles permettent de prendre conscience de ce qui ne va pas et offrent ainsi une visibilité qui permet de se soigner. Les maux reviennent vous tourmenter et deviennent chroniques
jusqu'à ce que vous décidiez de vous en occuper, de prendre soin de vous-mêmes, de remédier à ce qui vous rend malade, malheureux ou tout simplement déséquilibré.
Renée a, en quelque sorte, rencontré sa guérisseuse intérieure, ou dit autrement, elle en assume la fonction. C'est une affaire qui s'autogère autant que possible.
Depuis qu'elle a réalisé que chaque symptôme, chaque douleur, chaque peur dissimulent une fonction saine, elle s'en donne à cœur joie. D'ailleurs son corps ne demande que ça, ce sont toujours les
flots de pensées contaminées qui viennent faire barrage au processus de guérison interne somme tout on ne peut plus naturel. Elle voudrait le crier sur tous les toits, c'est si simple, il ne
tient qu'à soi ! C'est peut-être la morale de l'histoire. Ce " il ne tient qu'à soi " représente exactement cette liberté qu'elle ne cesse de revendiquer et qu'elle peine à reconnaître chez ceux
qui en usent d'une manière qui lui paraît mortifère et suicidaire. Car au fond, elle ne peut s'empêcher de penser qu'il n'est réellement pas naturel de ne pas jouir de la vie et même de
la maudire au point de sans cesse contribuer à la détruire. Elle ne peut imaginer qu'il puisse s'agir d'un choix vraiment délibéré, lucide, éclairé par le cœur et la raison. Dès qu'elle voit des
êtres gémir, se tordre, se débattre visiblement en proie au cauchemar, elle voudrait leur venir en aide, les réveiller tous pour qu'ils ouvrent des yeux neufs sur un monde à réinventer.
La morale c'est qu'elle ne peut rien faire à la place d'autrui. Bien que cela semble évident, la pilule est pour le moins difficile à avaler. Il est temps de se
dévêtir de la cape de Superwoman, de renoncer au grandissime rôle du Sauveur. Chacun se sauve ou se perd selon son bon ou son mauvais vouloir et d'un certain point de vue, cela ne la regarde pas.
Jusqu'à ce que cela ne menace directement le bien commun. Mais où situer la frontière ? Renée est avant tout partisane de la prévention. Il n'y a pas d'autre voie que de soigner le mal à la
racine, là où cela se crée, sans quoi la guérison n'est qu'apparente ou provisoire.
Maintenant qu'elle est seule, sa maison va pouvoir se métamorphoser en sanctuaire, en centre de soins, en laboratoire d'expérimentation. Elle ressent confusément
qu'un autre corps prend forme, se matérialise bien qu'il demeure invisible au regard. Corps - maison, corps - temple, un corps de rêve, de création et d'expression. L'espace se doit d'être épuré
des influences extérieures vampiriques qui faussent la donne et autant que faire se peut, être gardé vierge et silencieux. Elle se souvient d'une belle histoire taoïste de temps de sécheresse, où
un village s'en va chercher un sage pour faire venir la pluie. Le sage écoute puis rentre chez lui. Pendant plusieurs jours rien ne se passe et les villageois doute du vieil homme. Enfin la pluie
vient et le sage d'expliquer que c'est tout le temps qu'il lui a fallu pour retrouver l'équilibre en lui-même. Si le monde moderne juge cela comme de la pensée magique totalement irrationnelle
pour Renée il en va tout autrement, elle a profondément foi en cette sagesse millénaire. Si au moins elle découvre les remèdes en elle, elle est assurée qu'une voie s'ouvrira pour qui veut
l'emprunter à sa suite. Un phénomène remarquable a été observé chez les animaux et même sur de simples cellules : un nouveau savoir-faire acquis par une poignée d'individus quelque part peut se
transmettre en temps réel sans qu'on comprenne comment à d'autres individus aux antipodes. Pourquoi ce phénomène ne s'appliquerait-il pas aussi aux humains ? On qualifie de magique ce que l'on ne
sait pas encore comprendre et expliquer. Renée n'a pas besoin de preuves scientifiques pour valider ses expériences - si quelque chose fonctionne, elle ne voit pas de raisons de ne pas s'en
servir, même si elle ne sait pas comment ça marche.
De toutes façons elle ne peut pas empêcher la vérité de jaillir de ses profondeurs. C'est elle qui en dernier ressort valide ou non ses croyances, ses théories et
ses hypothèses. Sur les questions essentielles, elle ne peut pas entièrement se reposer sur un savoir qui ne sera au mieux que de seconde main. Les sagesses comme les histoires officielles disent
aussi bien tout et son contraire. A qui, à quoi peut-on imaginer se fier aveuglément ? A rien ni à personne assurément, si ce n'est à soi-même, et encore avec le plus grand des discernements. Ce
fameux discernement si cher au cœur de toutes les religions reconnues ou pas, qui n'hésitent pas, dans le même temps et sans sourciller, à exiger l'obéissance totale de leurs adeptes. En
psychologie on appelle ça la double - contrainte, un type de message contradictoire dont on observe qu'il a tendance à rendre fou celui qui y est soumis. N'est-ce pas là la problématique de tout
système de croyance ? Quand des valeurs admises plus ou moins universellement interprètent un fois pour toutes le monde au point qu'on n'est plus capable de le regarder réellement, d'un regard
dénué de préjugés.
Renée savoure sa solitude, elle chevauche les grands espaces sans chercher à s'enraciner ici ou là. Elle aime le voyage par-dessus tout, pour lui-même, cette
liberté si particulière qu'elle découvre en n'appartenant à rien ni à personne qu'au courant de la vie qui l'anime et la pousse à explorer et créer inlassablement de nouveaux territoires. Ses
rêves ne sont pas pour l'avenir ils se jouent au présent, elle ne veut pas arriver quelque part, juste habiter pleinement le ici et maintenant. Plus elle se déleste de l'inutile et du superflu
plus elle se sent riche et pleine de tous les possibles. L'espace intérieur peut aussi bien être plein de vide que vide et plein. Ce qui autrefois était une solitude nue et glacée est devenue une
solitude pleine et chaleureuse. Un bon feu brûle paisiblement dans son être, le monde lui appartient tout comme elle appartient au monde. Le fondement de sa vie est au dedans, c'est là où
prennent source, où s'inspirent ses meilleures pensées et ses plus belles actions. Elle n'a rien à chercher qui ne soit déjà là.
06/02/08
par nature
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