Passages
Le paysage
s'éploie en majestueuse douceur, apaisant, réconfortant. Eglantine s'abreuve de nature à longs traits, infiniment reconnaissante à la vie qui grouille de partout. Au fil des éclatantes parures
des arbres en fleurs, des exubérantes égosilles des oiseaux, des immaculés nuages floconneux, Eglantine puise à satiété courage, énergie, confiance, " Dieu, que ce printemps est sublime ! ".
Jamais elle n'en a vécu de tel. Jamais depuis la petite enfance elle n'a ressenti la vie rayonnant d'une telle magnificence. Il lui semble qu'elle s'éveille brutalement d'une interminable
somnolence, d'un rêve doux-amer en noir en blanc, d'un engourdissement du corps comme de l'esprit, d'une certaine forme d'hibernation. Une façon d'être là sans y être tout à fait. De se tenir sur
la rive à regarder passer le courant. Un " oui mais non " paralysant. Une défiance fondamentale de la vie.
Chaque jour, dès
qu'elle franchit le seuil, Eglantine sent l'hôpital, gigantesque et vorace ectoplasme technologique, aspirer toute son énergie. Les murs exsudent en permanence d'écœurants relents de souffrance,
de solitude, de désespoir, de peur panique des milliers de familles fantomatiques qui se croisent sans se voir. Chaque jour, elle s'enfonce dans la purée de pois mortifère, déterminée à ne pas se
laisser happer par l'angoisse ambiante. Sa seule ligne de défense contre la mort c'est la vie, avec un grand V. Les êtres, les événements passent, la Vie poursuit son œuvre, sans cesse
changeante, indestructible. Irréductible. Refuser la mort n'est-ce pas refuser la transformation, le changement, l'évolution ? Des formes disparaissent, d'autres se créent, perpétuellement, n'est
ce pas là toute la beauté de la vie ? C'est là dessus qu'Eglantine focalise toute son attention, c'est ainsi qu'elle se tient debout, qu'elle fait face avec lucidité et vaillance. " A tout
instant tu peux perdre la vie. A tout instant tu peux la vivre intensément, passionnément. Ne perds pas ton temps en plaintes ou en regrets ". La mort qui rôde dangereusement lui offre sur un
miroir d'argent le plus inattendu, le plus somptueux des présents : l'amour de la vie et le don d'en jouir, de s'en réjouir. Une déferlante de gratitude menace de l'emporter.
Absolument tout
lui apparaît sous un jour nouveau. Elle n'est plus sur la rive. Précipitée dans l'eau glacée, elle épouse le courant. Elle a très peur, elle est terrifiée même, dès qu'elle envisage le pire.
Pourtant un soleil se lève, une douce brise l'enveloppe de son souffle protecteur, une onde vivifiante la soutient et la berce. " Et si le pire advenait ? J'aurais la force, je le sais ! "
Eglantine apprivoise sa peur avec infinie douceur, affectueuse compassion. Elle se dédouble. L'une, forte, sereine, sage. L'autre, accablée, paniquée, désespérée. L'une amour, l'autre peur. Une
force insoupçonnée se lève en plein jour. S'installe à demeure. Prends en main la situation. D'une main de maître, sûre, expérimentée, habile. Calme, ordonnatrice, attentive. Toujours prête.
Son esprit est d'une clarté de source. A fleur de peau, elle est gorgée de mille impressions et sensations, des plus brutales
aux plus exquises. Un pacte a été scellé. Elle ne veut plus vivre en noir ou blanc, mal ou bien, bon ou mauvais. Elle veut vivre de toutes les couleurs. Plus seulement tête pensante mais corps
vibrant. Elle a espéré ça toute sa vie. Un déclic. Un signal convenu d'avance. Une soudaine métamorphose. " Interpellant cette façon qu'ont les meilleures chances de nous arriver dans les plus
terribles circonstances ! " Certains croient y reconnaître l'ironie du sort. Pourtant si l'on y pense, quoi d'étonnant à ce que le pire tutoie le meilleur. Ils se meuvent sur la même ligne
mouvante, incertaine allant du trop au pas assez. L'opposition des contraires trouve sa résolution là où ils se rejoignent pour devenir complémentaires. L'un ne va pas sans l'autre, il faudra
bien s'y résoudre à la fin, alors pourquoi pas tout de suite ?
Eglantine se
perçoit comme une minuscule particule, infime réceptacle de l'illimité. Accomplissant un perpétuel va et vient entre tout et rien. Elle imagine l'esprit de son enfant comateuse comme une
multitude de ballons dispersés dans l'atmosphère sidérale, en apesanteur, reliés à la terre de son corps par de fragiles et invisibles fibres ultra sensibles. Une expérience radicale du " être là
sans y être ", du " oui mais non ", du " je t'aime moi non plus ". Au pied du mur ne se trouve plus d'échappatoire. Faire demi-tour, rester bloquée dénicher une ouverture ou passer par dessus. Il
se trouve qu'Eglantine sans le savoir connaît le mot de passe. Il jaillit à son insu, comme un génie de sa lampe. Ce n'est pas plus fort qu'elle, c'est ce qui en elle, est le plus fort. Un
fondamental besoin d'être en accord. Solennellement la force acquiesce. Accepte de jouer la scène telle qu'elle se présente. Se garde libre de l'interpréter comme bon lui semble. Elle ne répétera
pas les gestes appris, les paroles de circonstances, elle n'endossera pas le rôle convenu de la mater dolorosa. Elle exècre les débordements de douleurs hystériques, les
lamentations, les supplications. Elle y voit une forme de lâcheté ou de théâtralité qui lui semble terriblement immature. Eglantine n'est pas une pauvre chose mise en pièces par le destin. Elle
n'est pas la ridicule marionnette d'un dieu sacrificateur aux desseins tortueux et cruels. Elle n'est pas une victime à plaindre. Elle n'est ni en révolte ni en lutte, elle cherche à se mettre au
diapason. Permettre et susciter l'accord entre toutes les parties. Selon le principe que l'union fait la force.
Evidemment "
tout le monde " sous-entend, tout ce qu'elle n'aime pas, tout ce qu'elle déteste et tout ce qui l'effraie. Pas moins. C'est un peu comme devoir faire ami - ami avec le diable en personne. Et s'il
n'y en avait qu'un ! Mais il en surgit de partout. Des éplorés, des indignés, des fatalistes. Les voix du dehors répondent à celles du dedans. Eglantine est particulièrement attentive à tout ce
qui se raconte. A ce que cela suscite - pensées, émotions, sensations. Elle observe calmement ce qui la trouble, la gêne, l'inquiète, la fait souffrir. Le pire, ce sont les idées que l'on
se fait au sujet de ce qui arrive. L'interprétation est plus ravageuse que la réalité elle-même, tellement limitée, tronquée ou manipulée par des croyances morbides qu'elle est bien plus de
l'ordre du fantasme ou du cauchemar que du réel. Tout drame nous précipite au cœur de notre enfer personnel, remet au goût du jour nos pires terreurs, nos tares, notre
incapacité fondamentale. Le trou noir d'Eglantine, c'est la peur panique de l'abandon, un vieux cauchemar d'enfant qu'elle suppose récurrent puisqu'elle s'en souvient encore trente ans plus tard.
Elle est toute petite, bébé ?, dans une grotte avec sa mère. Celle-ci la quitte pour aller chercher à manger. Ne revient pas. Désespoir insondable. Elle sait depuis des décennies d'où lui vient
cette angoisse terrible : mise en nourrice à 6 ou 8 semaines, un arrachement dont elle ne s'est jamais vraiment remise. Qui toute sa vie l'a maintenu à distance de sa mère, toujours un peu
méfiante, secrète, distante. Aujourd'hui c'est sa fille qui l'abandonne. Si elle survit, elle ne sera plus jamais la même. Mais aujourd'hui tout est différent, il est maintenant question de vie
et de mort.
A ce sujet,
Eglantine n'est pas prise au dépourvu. Le motif le plus obsédant de sa vie, l'objet de toutes ses recherches se concentre sur le processus de mort et renaissance, mort et résurrection - le vieil
homme doit mourir afin que l'être nouveau puisse naître. Quand les douleurs de la mort se confondent avec celles de l'enfantement. Combien de fois l'impression de mourir l'a-t-elle prise à la
gorge, conduite à la limite de l'asphyxie ? Peu importe. La peur, la douleur s'effacent. Dès que l'enfant est né plus rien d'autre n'existe que ce pur chef d'œuvre de la vie. Elle n'est pas de
ceux qui rêvent de se faire un nom mais de ceux qui rêvent de faire de leur vie une œuvre d'art ou mieux encore de faire de leur être une œuvre d'art en perpétuel recréation. Naturellement
Eglantine garde ses réflexions pour elle, elle sent bien qu'il pourrait sembler choquant, indécent de glorifier la vie dans des circonstances aussi tragiques. C'est absolument paradoxal mais elle
n'a jamais été aussi intensément heureuse. Elle n'a jamais non plus été aussi éprouvée. Au bord du gouffre elle s'est vue tomber, puis s'est sentie soulevée, portée, reconfortée. Cette radieuse
joie de vivre, elle la concentre en elle comme un élixir magique dont elle abreuve Judith, son esprit errant, son corps inerte. Elle n'a pas honte de l'amour qui dilate son être au point de lui
permettre d'aimer la vie quoiqu'il en soit, simplement pour elle-même. Elle n'a pas honte quand le fantôme de la mort l'enserre comme un boa et lui fait perdre les pédales, folle d'angoisse. Elle
pourrait se sentir coupable, les raisons ne manquent pas. La culpabilité est son deuxième point aveugle. Mais elle comprend très vite que sur cette voie-là elle ne pourrait que s'anéantir. Si
elle n'a pas le pouvoir de guérir Judith, au moins elle a les moyens de se guérir elle-même. Elle croit aux bienfaits de la contagion. Si le rire est contagieux pourquoi pas la santé, le
bien-être, l'appétit de vivre ? Elle peut bien être saine et forte pour deux, en espérant...
La mort planant balaie tout dans son sillage. Dans la vie d'Eglantine, elle crée un vide providentiel. C'est simple, tout ce
qui n'est pas vital, essentiel ou bénéfique est éliminé. En premiers, télévision, radio, journaux. Surtout pas de bruit de fond. Un art de vivre s'ébauche, très instinctif. Sans vains bavardages
ni suractivité pour s'éviter de penser et de ressentir. Pas de laisser-aller non plus, toujours trouver la ligne d'équilibre. Silence et solitude comme espace de régénération. Un peu comme
pour l'athlète de haut niveau, l'hygiène de vie est capitale. Eglantine vit l'épreuve de sa vie, elle veut être au top niveau, au meilleur de sa forme, de ses facultés, de son potentiel. Son
esprit est d'une clarté remarquable, elle comprend tout, n'oublie rien. Ce qu'elle enregistre est parfois d'une telle précision qu'elle a l'impression d'une caméra intégrée, sensitive. Elle se
découvre de nouvelles fonctions ou tout au moins une amélioration considérable de ses facultés antérieures. Comme si un nettoyage du disque, une mise à jour des programmes, un réglage de tous les
paramètres s'étaient accomplis à son insu. Elle devient sûre, rapide, efficace. Instinctive et intuitive. Hyper réceptive. Au chevet de Judith, même si son cœur galope, si ses tripes se nouent,
si les larmes jaillissent, elle demeure posée, forte, aimante. Elle n'a rien d'autre à offrir qu'être un pilier vivant, un phare dressé imperturbable face à l'océan déchaîné. L'image est idéale.
En réalité c'est ce vers quoi elle tend, ce à quoi elle croit. Une nouvelle dimension de l'esprit maternel se révèle, plus sauvage, plus impersonnelle - plus proche des démesures de la déesse
mère primitive que de l'immaculée conception moderne. Les sens exacerbés elle perçoit la multitude des bruissements de la nature. Qui peut craindre le silence ? Le silence n'existe pas dans la
nature, le vivant s'active de jour comme de nuit, infatigable.
Tant de formes de vie fourmillent en elle. Le vautour, grand purificateur se repaît de ses charognes, l'aigle détaché,
visionnaire plane au-dessus, la souris prudente se tient à l'abri, le papillon insoucieux volette éclaboussé de rires... Elle écoute le sourd murmure des arbres, la circulation de leur sève. La
vie omniprésente, surabondante, mystérieuse. La mort est de passage, la vie lui survit et perdure. Qui est-elle pour s'opposer aux cycles de la vie, pour exiger quoique ce soit ? Pour affirmer ce
qui serait le plus souhaitable. Souhaitable pour qui ? Les parents, l'enfant, la famille, les amis, le corps médical ? Eglantine s'en remet à la sagesse et à l'intelligence de la vie. Elle s'en
remet à la volonté de Judith. Elle la soutiendra dans son désir de vivre ou de mourir. Elle ne veut pas s'accrocher à elle comme une possédée, la retenir uniquement pour ne pas se retrouver
seule, parce qu'elle a besoin d'elle pour vivre. Il est absolument essentiel que Judith ait la liberté de faire ce qui est bon pour elle, sans chantage ni pressions d'aucune
sorte.
Quelquefois si Eglantine imagine la mort de Judith, elle est happée par le gouffre. Un bref moment, l'abîme la prend en
traître, souffle sa mèche. Dans l'obscurité soudaine l'esprit défaille, le courage fait défaut, la carcasse tremble d'effroi. L'instant d'après une flamme apparaît, plus rien d'autre n'existe,
son regard se fixe sur la lueur vacillante, ce pourrait être une coque de noix sur une mer en furie. Comme une corde tendue au-dessus d'un précipice, suffisante pour se hisser à la surface. Non
sans efforts ni tremblements. Quand la tempête s'apaise, qu'elle regagne la terre ferme, elle constate un nouvel accroissement de sa force vive. De sa confiance. La question n'est plus souffrir
ou ne pas souffrir, mais tenir debout ou s'effondrer. En l'occurrence la pulsion de vie parvient toujours à s'engouffrer par le moindre interstice, comme on voit avec effarement une simple touffe
d'herbe éclater le bitume. La nature reprend toujours ses droits.
Cette histoire n'a pas de fin. Quel qu'en soit le dénouement, la vie et la mort poursuivrons leur folle danse macabre et
joyeuse. Eglantine chutera et se redressera maintes et maintes fois. Tantôt phare, tantôt coquille de noix. Un jour pilier, un autre fétu de paille. La mort pour l'instant repoussée reviendra
quelques années plus tard trancher net l'existence de Judith. Eglantine se couchera flirtant secrètement, tendrement avec la mort. Elle se lèvera bouleversée d'un appétit de vivre surmultiplié.
Eglantine sera ballottée d'un extrême à l'autre. Aux heures les plus sombres, elle apprendra à respirer, à se taire, à se tenir tranquille. Les chagrins passent si elle ne les retient pas. "
Après la pluie, le beau temps. " Elle ne cultivera pas le souvenir. Elle n'oubliera pas. Judith fera toujours partie intégrante de sa vie, présente non comme elle était mais par l'esprit.
Eglantine ne parlera pas à ses souvenirs, elle s'adressera à l'esprit de Judith, où et quoi qu'il soit, maintenant. Elle dépassera les déserts glacés de l'abandon. Ne cherchera pas de réconfort
dans les images d'Epinal d'un bonheur familial nostalgique et suranné. Elle commencera une nouvelle vie comme les migrants abordant une terre étrangère, incertaine et curieuse, résolue. Ce ne
sera pas si facile d'être une mère sans enfant. Déjà fille sans père... Dans la pyramide d'acrobates, le maillon du dessus a lâché, et maintenant c'est celui du dessous. Elle flottera dans le
vide, racines rudement arrachées. Des jours, des semaines, des mois, enfermée dans sa tanière, silencieuse, farouche. Elle se sentira minuscule, affreusement vulnérable, pitoyable, sans ressort.
Lamentablement privée de force. Elle sera tout feu tout flamme, exaltée, légère, enthousiaste. Elle pleurera toutes les eaux de la terre et escaladera en riant les sommets les plus escarpés.
Peut-être se fera-t-elle championne de l'impossible ? Qui peut savoir ce que lui réserve son imagination ?
26 novembre 07
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