Texte libre

Vivre
c’est naître
sans cesse …
 
erich fromm

" Autant que je puisse en

juger, le seul but de

l’existence humaine

est d’allumer une lumière

dans l’obscurité de l’être. "


C.G. Jung


" On ne comprend rien à la
civilisation moderne
si l’on admet pas d’abord
qu’elle estune conspiration
universellecontre toute
espèce de vie intérieure. "

 
 Bernanos

 

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Maria

Passages

 

Le paysage s'éploie en majestueuse douceur, apaisant, réconfortant. Eglantine s'abreuve de nature à longs traits, infiniment reconnaissante à la vie qui grouille de partout. Au fil des éclatantes parures des arbres en fleurs, des exubérantes égosilles des oiseaux, des immaculés nuages floconneux, Eglantine puise à satiété courage, énergie, confiance, " Dieu, que ce printemps est sublime ! ". Jamais elle n'en a vécu de tel. Jamais depuis la petite enfance elle n'a ressenti la vie rayonnant d'une telle magnificence. Il lui semble qu'elle s'éveille brutalement d'une interminable somnolence, d'un rêve doux-amer en noir en blanc, d'un engourdissement du corps comme de l'esprit, d'une certaine forme d'hibernation. Une façon d'être là sans y être tout à fait. De se tenir sur la rive à regarder passer le courant. Un " oui mais non " paralysant. Une défiance fondamentale de la vie.


Chaque jour, dès qu'elle franchit le seuil, Eglantine sent l'hôpital, gigantesque et vorace ectoplasme technologique, aspirer toute son énergie. Les murs exsudent en permanence d'écœurants relents de souffrance, de solitude, de désespoir, de peur panique des milliers de familles fantomatiques qui se croisent sans se voir. Chaque jour, elle s'enfonce dans la purée de pois mortifère, déterminée à ne pas se laisser happer par l'angoisse ambiante. Sa seule ligne de défense contre la mort c'est la vie, avec un grand V. Les êtres, les événements passent, la Vie poursuit son œuvre, sans cesse changeante, indestructible. Irréductible. Refuser la mort n'est-ce pas refuser la transformation, le changement, l'évolution ? Des formes disparaissent, d'autres se créent, perpétuellement, n'est ce pas là toute la beauté de la vie ? C'est là dessus qu'Eglantine focalise toute son attention, c'est ainsi qu'elle se tient debout, qu'elle fait face avec lucidité et vaillance. " A tout instant tu peux perdre la vie. A tout instant tu peux la vivre intensément, passionnément. Ne perds pas ton temps en plaintes ou en regrets ". La mort qui rôde dangereusement lui offre sur un miroir d'argent le plus inattendu, le plus somptueux des présents : l'amour de la vie et le don d'en jouir, de s'en réjouir. Une déferlante de gratitude menace de l'emporter.


Absolument tout lui apparaît sous un jour nouveau. Elle n'est plus sur la rive. Précipitée dans l'eau glacée, elle épouse le courant. Elle a très peur, elle est terrifiée même, dès qu'elle envisage le pire. Pourtant un soleil se lève, une douce brise l'enveloppe de son souffle protecteur, une onde vivifiante la soutient et la berce. " Et si le pire advenait ? J'aurais la force, je le sais ! " Eglantine apprivoise sa peur avec infinie douceur, affectueuse compassion. Elle se dédouble. L'une, forte, sereine, sage. L'autre, accablée, paniquée, désespérée. L'une amour, l'autre peur. Une force insoupçonnée se lève en plein jour. S'installe à demeure. Prends en main la situation. D'une main de maître, sûre, expérimentée, habile. Calme, ordonnatrice, attentive. Toujours prête.


Son esprit est d'une clarté de source. A fleur de peau, elle est gorgée de mille impressions et sensations, des plus brutales aux plus exquises. Un pacte a été scellé. Elle ne veut plus vivre en noir ou blanc, mal ou bien, bon ou mauvais. Elle veut vivre de toutes les couleurs. Plus seulement tête pensante mais corps vibrant. Elle a espéré ça toute sa vie. Un déclic. Un signal convenu d'avance. Une soudaine métamorphose. " Interpellant cette façon qu'ont les meilleures chances de nous arriver dans les plus terribles circonstances ! " Certains croient y reconnaître l'ironie du sort. Pourtant si l'on y pense, quoi d'étonnant à ce que le pire tutoie le meilleur. Ils se meuvent sur la même ligne mouvante, incertaine allant du trop au pas assez. L'opposition des contraires trouve sa résolution là où ils se rejoignent pour devenir complémentaires. L'un ne va pas sans l'autre, il faudra bien s'y résoudre à la fin, alors pourquoi pas tout de suite ?


Eglantine se perçoit comme une minuscule particule, infime réceptacle de l'illimité. Accomplissant un perpétuel va et vient entre tout et rien. Elle imagine l'esprit de son enfant comateuse comme une multitude de ballons dispersés dans l'atmosphère sidérale, en apesanteur, reliés à la terre de son corps par de fragiles et invisibles fibres ultra sensibles. Une expérience radicale du " être là sans y être ", du " oui mais non ", du " je t'aime moi non plus ". Au pied du mur ne se trouve plus d'échappatoire. Faire demi-tour, rester bloquée dénicher une ouverture ou passer par dessus. Il se trouve qu'Eglantine sans le savoir connaît le mot de passe. Il jaillit à son insu, comme un génie de sa lampe. Ce n'est pas plus fort qu'elle, c'est ce qui en elle, est le plus fort. Un fondamental besoin d'être en accord. Solennellement la force acquiesce. Accepte de jouer la scène telle qu'elle se présente. Se garde libre de l'interpréter comme bon lui semble. Elle ne répétera pas les gestes appris, les paroles de circonstances, elle n'endossera pas le rôle convenu de la mater dolorosa. Elle exècre les débordements de douleurs hystériques, les lamentations, les supplications. Elle y voit une forme de lâcheté ou de théâtralité qui lui semble terriblement immature. Eglantine n'est pas une pauvre chose mise en pièces par le destin. Elle n'est pas la ridicule marionnette d'un dieu sacrificateur aux desseins tortueux et cruels. Elle n'est pas une victime à plaindre. Elle n'est ni en révolte ni en lutte, elle cherche à se mettre au diapason. Permettre et susciter l'accord entre toutes les parties. Selon le principe que l'union fait la force.

 

 

 

Evidemment " tout le monde " sous-entend, tout ce qu'elle n'aime pas, tout ce qu'elle déteste et tout ce qui l'effraie. Pas moins. C'est un peu comme devoir faire ami - ami avec le diable en personne. Et s'il n'y en avait qu'un ! Mais il en surgit de partout. Des éplorés, des indignés, des fatalistes. Les voix du dehors répondent à celles du dedans. Eglantine est particulièrement attentive à tout ce qui se raconte. A ce que cela suscite - pensées, émotions, sensations. Elle observe calmement ce qui la trouble, la gêne, l'inquiète, la fait souffrir. Le pire, ce sont les idées que l'on se fait au sujet de ce qui arrive. L'interprétation est plus ravageuse que la réalité elle-même, tellement limitée, tronquée ou manipulée par des croyances morbides qu'elle est bien plus de l'ordre du fantasme ou du cauchemar que du réel. Tout drame nous précipite au cœur de notre enfer personnel, remet au goût du jour nos pires terreurs, nos tares, notre incapacité fondamentale. Le trou noir d'Eglantine, c'est la peur panique de l'abandon, un vieux cauchemar d'enfant qu'elle suppose récurrent puisqu'elle s'en souvient encore trente ans plus tard. Elle est toute petite, bébé ?, dans une grotte avec sa mère. Celle-ci la quitte pour aller chercher à manger. Ne revient pas. Désespoir insondable. Elle sait depuis des décennies d'où lui vient cette angoisse terrible : mise en nourrice à 6 ou 8 semaines, un arrachement dont elle ne s'est jamais vraiment remise. Qui toute sa vie l'a maintenu à distance de sa mère, toujours un peu méfiante, secrète, distante. Aujourd'hui c'est sa fille qui l'abandonne. Si elle survit, elle ne sera plus jamais la même. Mais aujourd'hui tout est différent, il est maintenant question de vie et de mort.


A ce sujet, Eglantine n'est pas prise au dépourvu. Le motif le plus obsédant de sa vie, l'objet de toutes ses recherches se concentre sur le processus de mort et renaissance, mort et résurrection - le vieil homme doit mourir afin que l'être nouveau puisse naître. Quand les douleurs de la mort se confondent avec celles de l'enfantement. Combien de fois l'impression de mourir l'a-t-elle prise à la gorge, conduite à la limite de l'asphyxie ? Peu importe. La peur, la douleur s'effacent. Dès que l'enfant est né plus rien d'autre n'existe que ce pur chef d'œuvre de la vie. Elle n'est pas de ceux qui rêvent de se faire un nom mais de ceux qui rêvent de faire de leur vie une œuvre d'art ou mieux encore de faire de leur être une œuvre d'art en perpétuel recréation. Naturellement Eglantine garde ses réflexions pour elle, elle sent bien qu'il pourrait sembler choquant, indécent de glorifier la vie dans des circonstances aussi tragiques. C'est absolument paradoxal mais elle n'a jamais été aussi intensément heureuse. Elle n'a jamais non plus été aussi éprouvée. Au bord du gouffre elle s'est vue tomber, puis s'est sentie soulevée, portée, reconfortée. Cette radieuse joie de vivre, elle la concentre en elle comme un élixir magique dont elle abreuve Judith, son esprit errant, son corps inerte. Elle n'a pas honte de l'amour qui dilate son être au point de lui permettre d'aimer la vie quoiqu'il en soit, simplement pour elle-même. Elle n'a pas honte quand le fantôme de la mort l'enserre comme un boa et lui fait perdre les pédales, folle d'angoisse. Elle pourrait se sentir coupable, les raisons ne manquent pas. La culpabilité est son deuxième point aveugle. Mais elle comprend très vite que sur cette voie-là elle ne pourrait que s'anéantir. Si elle n'a pas le pouvoir de guérir Judith, au moins elle a les moyens de se guérir elle-même. Elle croit aux bienfaits de la contagion. Si le rire est contagieux pourquoi pas la santé, le bien-être, l'appétit de vivre ? Elle peut bien être saine et forte pour deux, en espérant...



La mort planant balaie tout dans son sillage. Dans la vie d'Eglantine, elle crée un vide providentiel. C'est simple, tout ce qui n'est pas vital, essentiel ou bénéfique est éliminé. En premiers, télévision, radio, journaux. Surtout pas de bruit de fond. Un art de vivre s'ébauche, très instinctif. Sans vains bavardages ni suractivité pour s'éviter de penser et de ressentir. Pas de laisser-aller non plus, toujours trouver la ligne d'équilibre. Silence et solitude comme espace de régénération.  Un peu comme pour l'athlète de haut niveau, l'hygiène de vie est capitale. Eglantine vit l'épreuve de sa vie, elle veut être au top niveau, au meilleur de sa forme, de ses facultés, de son potentiel. Son esprit est d'une clarté remarquable, elle comprend tout, n'oublie rien. Ce qu'elle enregistre est parfois d'une telle précision qu'elle a l'impression d'une caméra intégrée, sensitive. Elle se découvre de nouvelles fonctions ou tout au moins une amélioration considérable de ses facultés antérieures. Comme si un nettoyage du disque, une mise à jour des programmes, un réglage de tous les paramètres s'étaient accomplis à son insu. Elle devient sûre, rapide, efficace. Instinctive et intuitive. Hyper réceptive. Au chevet de Judith, même si son cœur galope, si ses tripes se nouent, si les larmes jaillissent, elle demeure posée, forte, aimante. Elle n'a rien d'autre à offrir qu'être un pilier vivant, un phare dressé imperturbable face à l'océan déchaîné. L'image est idéale. En réalité c'est ce vers quoi elle tend, ce à quoi elle croit. Une nouvelle dimension de l'esprit maternel se révèle, plus sauvage, plus impersonnelle - plus proche des démesures de la déesse mère primitive que de l'immaculée conception moderne. Les sens exacerbés elle perçoit la multitude des bruissements de la nature. Qui peut craindre le silence ? Le silence n'existe pas dans la nature, le vivant s'active de jour comme de nuit, infatigable.



Tant de formes de vie fourmillent en elle. Le vautour, grand purificateur se repaît de ses charognes, l'aigle détaché, visionnaire plane au-dessus, la souris prudente se tient à l'abri, le papillon insoucieux volette éclaboussé de rires... Elle écoute le sourd murmure des arbres, la circulation de leur sève. La vie omniprésente, surabondante, mystérieuse. La mort est de passage, la vie lui survit et perdure. Qui est-elle pour s'opposer aux cycles de la vie, pour exiger quoique ce soit ? Pour affirmer ce qui serait le plus souhaitable. Souhaitable pour qui ? Les parents, l'enfant, la famille, les amis, le corps médical ? Eglantine s'en remet à la sagesse et à l'intelligence de la vie. Elle s'en remet à la volonté de Judith. Elle la soutiendra dans son désir de vivre ou de mourir. Elle ne veut pas s'accrocher à elle comme une possédée, la retenir uniquement pour ne pas se retrouver seule, parce qu'elle a besoin d'elle pour vivre. Il est absolument essentiel que Judith ait la liberté de faire ce qui est bon pour elle, sans chantage ni pressions d'aucune sorte.



Quelquefois si Eglantine imagine la mort de Judith, elle est happée par le gouffre. Un bref moment, l'abîme la prend en traître, souffle sa mèche. Dans l'obscurité soudaine l'esprit défaille, le courage fait défaut, la carcasse tremble d'effroi. L'instant d'après une flamme apparaît, plus rien d'autre n'existe, son regard se fixe sur la lueur vacillante, ce pourrait être une coque de noix sur une mer en furie. Comme une corde tendue au-dessus d'un précipice, suffisante pour se hisser à la surface. Non sans efforts ni tremblements. Quand la tempête s'apaise, qu'elle regagne la terre ferme, elle constate un nouvel accroissement de sa force vive. De sa confiance. La question n'est plus souffrir ou ne pas souffrir, mais tenir debout ou s'effondrer. En l'occurrence la pulsion de vie parvient toujours à s'engouffrer par le moindre interstice, comme on voit avec effarement une simple touffe d'herbe éclater le bitume. La nature reprend toujours ses droits.



Cette histoire n'a pas de fin. Quel qu'en soit le dénouement, la vie et la mort poursuivrons leur folle danse macabre et joyeuse. Eglantine chutera et se redressera maintes et maintes fois. Tantôt phare, tantôt coquille de noix. Un jour pilier, un autre fétu de paille. La mort pour l'instant repoussée reviendra quelques années plus tard trancher net l'existence de Judith. Eglantine se couchera flirtant secrètement, tendrement avec la mort. Elle se lèvera bouleversée d'un appétit de vivre surmultiplié. Eglantine sera ballottée d'un extrême à l'autre. Aux heures les plus sombres, elle apprendra à respirer, à se taire, à se tenir tranquille. Les chagrins passent si elle ne les retient pas. " Après la pluie, le beau temps. " Elle ne cultivera pas le souvenir. Elle n'oubliera pas. Judith fera toujours partie intégrante de sa vie, présente non comme elle était mais par l'esprit. Eglantine ne parlera pas à ses souvenirs, elle s'adressera à l'esprit de Judith, où et quoi qu'il soit, maintenant. Elle dépassera les déserts glacés de l'abandon. Ne cherchera pas de réconfort dans les images d'Epinal d'un bonheur familial nostalgique et suranné. Elle commencera une nouvelle vie comme les migrants abordant une terre étrangère, incertaine et curieuse, résolue. Ce ne sera pas si facile d'être une mère sans enfant. Déjà fille sans père... Dans la pyramide d'acrobates, le maillon du dessus a lâché, et maintenant c'est celui du dessous. Elle flottera dans le vide, racines rudement arrachées. Des jours, des semaines, des mois, enfermée dans sa tanière, silencieuse, farouche. Elle se sentira minuscule, affreusement vulnérable, pitoyable, sans ressort. Lamentablement privée de force. Elle sera tout feu tout flamme, exaltée, légère, enthousiaste. Elle pleurera toutes les eaux de la terre et escaladera en riant les sommets les plus escarpés. Peut-être se fera-t-elle championne de l'impossible ? Qui peut savoir ce que lui réserve son imagination ?


26 novembre 07

A MARIA 
 
Mon amour, ma princesse
Depuis que tu as fait voile
pour le paradis des enfants,
c'est ici au bord de l'eau que j'aime
venir te rencontrer, te parler.
 
 
L'eau courante, la fluidité,
l'ondoiement, le scintillement,
la musique des feuilles soulevées
par le vent me chuchote à l'oreille
que le temps de la libération et
de l'expansion est venu pour toi.
 
 
C'est ici à la Source 
qu'un nouveau chemin m'est apparu,
Un chemin de vie aux mille potentialités.
J'ai rêvé ma vie toute éveillée,
et j'ai su qu'ici je serai ce que je suis.
Je ne savais pas que tu ne serais plus là.
Les glouglous de l'eau qui coule
me conduisent jusqu'à toi.
 
 
Mon regard ne cherche pas hier.
Ce soir devant le feu j'ai senti
ta présence dans l'espace
Ta présence dans mon présent.
Hier s'en est allé comme toi.
Dans mon coeur tu es vivante,
au présent pour toujours.
Il n'est ni commencement ni fin
Juste un éternel présent,
Ici et maintenant.
 

Je n'imaginais pas que je pourrais écrire,
à toi qui n'a jamais appris à lire.
Pour toi j'écrirai des histoires
dans une langue enchantée
réservées à ceux dont l'âme
enfantine sait encore chanter.
 

Hissons la grand voile, toutes limites dissoutes.
L'espace est si ouvert que l'univers m'appelle
à explorer tout ce que je désire.
Mes rêves s'éveillent à la réalité.
Je les caresse, je les nourris, je leur parle.
Venez, venez, venez,
Prenez forme, recevez souffle et feu.
 

Je te raconterai tout,
mon enfant, mon amour,
Je partagerai avec toi
mes monts et mes merveilles
mon enfant, ma princesse.
 

Ici et maintenant j'ai demandé au vent
de te transmettre, dans un envol
de papillons multicolores, tout mon amour.
A toi ma princesse qui danse dans le ciel étoilé
je dois ma force et ma foi, merci à toi mon ange.
 
 
Les retrouvailles, pas encore, pas encore…
J'ai encore tant à vivre, à aimer, à donner.
 
 
 
2 octobre 005
 
 
" Qu’est ce que la vie ?
C’est l’éclair
Du feu dans la nuit
C’est le souffle
Du bison dans l’hiver
C’est la petite ombre
Qui se hasarde sur l’herbe
Et se perd au coucher du soleil. 
CROWFOOT ( indien blackfeet)
 



à Maria
 
Nous avons fêté ton départ et nos adieux. Pendant trois jours en communion avec nos proches. Dehors devant un énorme feu alimenté en continu nuit et jour. Le premier jour, longtemps avant la nuit, des étoiles filantes traversaient le ciel immense. Tout le monde s’exclamait, des dizaines d’étoiles filantes allumaient la nuit. On n’avait jamais vu ça, mon amour, même en plein mois d’août. C’est comme si la lumière d’en haut venait à ta rencontre. Comme pour annoncer ton expansion. Pendant trois jours, tous en communion... Les vivants d’ici bas et les vivants de l’autre côté du voile. Dans les bras de Mère Nature.
 
 
 
Tous unis AVEC et POUR TOI
La quintessence de ton passage terrestre
pleinement dévoilée Là
des voiles à ailes
dévoile, es là…

 
1e jour, 1e cygne:

UN feu d’artifice d’étoiles filantes…



2e jour, 2e cygne :

UNE nuée d’oiseaux innombrables…



3e jour, 3e cygne :

UN rayon de miel éclaire la mer grise

De cendre chaude...

 
 
Nouveau jour
D’entre les mondes
Maria en conscience
Mes larmes coulent
Je te sens toute proche
Petite filoche
Mon cœur est lourd
Je sens ton amour
Ca coule
 
 
Je SAIS que tu as choisi librement de partir et tu sais comme je me suis réjouis de ta libération. Je me souviens de ce rituel qu’Atoussa avait initié. L’idée nous avait tous enchanté : CHOISIR LE MEILLEUR dans nos vies pour l’année 2005 à venir, les écrire puis se réunir pour les brûler à la Source dans la cheminée.
 
Je voulais que toi aussi tu choisisses ce que tu désires, je ne savais comment faire. Jef a eu l’idée de te mettre un papier blanc dans la main pour que s’y déposent tes vœux. Evidemment, c’était si simple ! Le moment venu, j’ai tenu la petite feuille sur ta main et je t’ai expliqué : Tu es entièrement libre, mon amour, tu peux choisir de rester ou de partir. Toi seule sais. Comme une permission de mourir, je t’ai dit de ne pas te soucier de nous, de faire ce que tu as à faire pour ton âme. Tu peux prendre ton envol ou demeurer entre deux mondes, dans un corps " inutilisable ", rayonnant le Mystère de la vie. Je t’ai dit aussi que tu pouvais guérir totalement, par miracle. Trois possibilités, renaître de l’autre côté, vivre paralysée ou renaître Ici.
 
Tu as choisi le retour à l’ange.
Comme je te comprends !
 
Tu es morte aux Sylphes, dans ta maison, avec ton père. Je te remercie d’avoir choisi ce lieu, il était parfait. Quand, avec Nanou, nous sommes arrivés à la maison pour te voir, quelques amis, déjà là, fumaient dehors dans l’air froid de décembre. Mes chers amis que je rencontrais si rarement depuis mon départ !
 
Si la libération de l’âme expanse le cœur, la vue de la chair sans vie est indescriptible. Tu étais encore chaude, j’ai pu capter les derniers rayons de ta chaleur vitale. J’étais en choc, c’est si soudain ! Mais non pas imprévisible, les signes n’avaient pas manqué... travail préparatoire...

 

Pour certains tu étais plus morte que vive

Tous ceux qui te croisaient

Ressentaient quelque chose de spécial

Différent pour chacun

Quoiqu’il en soit

Ça éveillait

Une étincelle...

 

 

Parce Que tu ne parlais pas, ne bougeais pas, ne manifestais pas de signes évidents de conscience ni de communication, chacun était d’autant plus interpellé par Ta Présence. Tu témoignais d’une présence hors du corps. Que reste-il de l’être quand le cerveau ne fonctionne plus que pour maintenir les fonctions vitales de survie ?

Il reste l’Essentiel, l’ETRE…

Emanation puissante, mystérieuse, immobile, silencieuse.

Une Présence dans les yeux, parfois quelques larmes

A certains moments, une Ecoute non des oreilles mais de l’être tout entier

Une certaine énergie qui pénètre le cœur en ta présence

Pour entrer en communication avec toi

Il suffisait de débrancher le mode mental pour Te Ressentir

Comme un changement d’altitude

Ca s’est révélé pleinement à moi...

Dès le premier jour où tu es " partie "

Ma petite fille en vie en mouvement en paroles

Plus là, plus jamais là

Transformation radicale, changement d’état

RUPTURE

Encore vivante mais plus dans notre ICI

AUTRE mais Semblable

Ta personnalité s’est comme effacée, volatilisée

Tu n’ES plus que Présence 

 

Ton ECOUTE je la ressens si intensément quand je t’explique tout ce qui t’arrive et que nous serons toujours là en amour, quoiqu’il arrive. J’ai l’impression que te pousse des oreilles d’éléphant, tellement je te sens Ecouter de toute ton âme. C’est dans une autre dimension de nos êtres que la rencontre a lieu, au-delà. Dans l’apparence de la mort, une Présence impressionnante, un courage, une force, une détermination, un amour... 

 

A d’autres moments, tu pourrais aussi bien être à l’autre extrémité du cosmos… à des années lumière et pourtant toujours rattachée à ton enveloppe Maria, en vie, en lutte. Car cette fois là, tu as choisi de te battre pour la vie. 

 

Personne n’est passé à côté ou à travers toi. Même ne sachant trop comment communiquer avec toi, chacun entrait en relation à tâtons, chacun s’harmonisant à sa façon. Evidemment c’était bien plus simple pour ceux qui ne t’avaient pas connu " avant ". Pour les autres, dans un premier temps, la Maria AVANT, avait tendance à s’inscrire comme en surimpression et à masquer ta réalité présente. Ils ne te voyaient pas réellement telle que tu étais devenue, ils ne voyaient que ce que tu avis été et ne serais plus. Passage obligé : faire le deuil de Maria pour rencontrer MARIA à nouveau, sur un autre plan. Rupture, continuité, une autre, la même, MARIA. 

Après coup, je me suis aperçue qu’inconsciemment je m’étais préparée à cette épreuve, en me donnant les moyens de l’accepter et d’en être transformée. Le déclic, le sésame ouvre-toi ? Quelque chose d’essentiel dont je venais enfin de prendre conscience, qui est la base même de tout travail : accepter la réalité telle qu’elle est, dire oui à tout ce qui est, parce que CELA EST. Je n’avais jamais réellement pris conscience, auparavant, à quel point j’avais refusé d’accepter la réalité tout bonnement pour ce qu’elle est…

 

…TOUT SIMPLEMENT

…VOIR et ACCEPTER CE QUI EST…

…EVEIL

 
 
Je la retrouve gisante sur un lit, dans la salle commune du service de réanimation de neurochirurgie. Branchée à des machines, une perfusion pour l'hydratation et la médication, une voie centrale " au cas où " ?, une sonde de dérivation pour drainer le liquide céphalo-rachidien, une autre pour recueillir le pipi, un tube enfoncé dans la bouche pour respirer, des électrodes pour enregistrer le rythme cardiaque, le rythme respiratoire, les gaz du sang. (Tout ça, je le découvrirais bientôt.) Elle est toujours en vie… les écrans de contrôle l'attestent.
 
Non, je ne suis pas médecin, ni infirmière, ni même aide-soignante. Je ne suis pas une professionnelle de la santé, de la maladie non plus d'ailleurs. Je n'ai même pas l'esprit scientifique, je suis une littéraire. Et je déteste les machines en général, y compris les inoffensifs robots ménagers ou autres mécaniques essentiellement bonnes à te vriller les tympans. Je n'ai pas confiance en la médecine officielle et j'ai d'excellentes raisons pour cela. Vous vous souvenez, le père chercheur et visionnaire, qui veut sauver l'humanité ? Mais je suis fan d'" Urgences " à la télé et je décide de voir dans le personnel hospitalier des êtres humains, comme vous et moi. Je fais le pari de l'ouverture, de la vérité et du respect mutuel.
 
Je suis la mère de l'enfant branchée de tous les côtés, inerte, presque morte. Elle est dans sa septième année, elle s'appelle Maria, comme sa grand-mère maternelle. C'est ma petite princesse, elle me ressemble. Elle entre dans la catégorie IMC, infirme moteur-cérébral ça veut dire pour les non initiés. Epileptique, très, très en retard dans son développement psychomoteur: handicap, appareillage, institution spécialisée, hospitalisations, rééducation et bla-bla-bla...
 
Enfin ça, c'était vrai hier, tout à l'heure, dans une autre vie. Ici et maintenant, ma petite fille branchée, terrassée, est presque encore vivante. Là, dans l'instant, je pressens le point de non-retour, le " plus jamais comme avant ", l'irrémédiablement autre.

Le choc, un coup de fouet qui me réveille, je suis ultra lucide. J'ouvre tout grand les yeux, les oreilles, mon coeur écoute ce que mon esprit sait déjà. J'accepte la réalité telle que je la vois, je l'enregistre dans ses moindres détails, je la regarde dans les yeux, je soutiens son regard. OUI, je lui fais face, je me tiens résolument droite, déterminée à l'affronter. Bien sûr j'ai peur, je suis terrifiée, souffle coupé, gorge étranglée, tripes nouées, vidée d'énergie. C'est la fin du monde, d'un monde connu, familier, sécurisant. Plus rien ne sera plus jamais comme avant. OK, la vérité les yeux dans les yeux, j'y suis prête. Par quel miracle ? Je flaire ma piste depuis si longtemps, j'ai suivi le fil de mon inspiration, exploré ce qui m'appelle et m'interpelle. Je suis préparée, c'est ainsi, le fait est.
 
La fin d'un monde annonce nécessairement le début d'un autre, un nouveau commencement. L'aube succède à la nuit. Maria, telle qu'elle était n'existe plus, disparue, envolée, évaporée, elle ne reviendra plus jamais. Maria, telle qu'elle est ici, branchée, flottant entre la vie et la mort, EST LA, une autre Maria à reconnaître, à rencontrer, à découvrir, à aimer, à soigner, à protéger.
 
Je regarde ses yeux, ils ne me voient pas, elle est ailleurs, si loin qu'elle pourrait aussi bien être à l'autre extrémité de la galaxie. Tuyaux et machines sont plutôt effrayants, je n'ose pas encore l'approcher. Je suis éminemment impressionnée, étrangement intimidée, au seuil d'une révélation. Je m'approche lentement, prends sa main, en silence puis doucement, je commence à lui parler. Je ne la quitte pas des yeux, toutes mes antennes déployées, je la ressens. Maria ECOUTE, je le sais, je le sens, c'est évident. Ses oreilles s'agrandissent jusqu'à devenir d'énormes oreilles d'éléphant, tous les pores de sa peau se dilatent, seuls ses yeux sont mobiles, à peine, c'est incroyable !
 
Quelqu'un écoute. Une présence écoute. Ca n'a plus rien à voir avec la conscience ordinaire, rendue impossible par d'irréversibles dommages au cerveau. Tout processus mental a définitivement disparu. Et pourtant quelqu'un écoute, l'intensité en est presque tangible, du moins pour moi, qui l'ait accueilli dans ma chair, aimé dans un corps invisible en devenir. Sa présence n'est plus perceptible dans son regard, ses mouvements, sa parole. Plus de signes extérieurs de conscience. Il ne reste plus rien de sa personnalité, de sa vitalité. Son visage est d'une rigidité de cire, dénué de tout expression, comme déserté. Les machines confirment mon ressenti, pouls et respiration s'accélèrent quand nous lui parlons, c'est très net. Plus tard, je remarquerai qu'elle sent notre arrivée avant même que nous entrions en silence, car à chaque fois ses rythmes s'emballent.

 
Sa présence n'est plus strictement contenue dans son corps, ça déborde de partout, comme une essence volatile, parfois si légère, presque imperceptible, parfois si concentrée, tellement puissante. La conscience, habituellement assujettie au corps, s'est fait la belle. Elle se déplace dans d'autres mondes, d'autres dimensions, dans l'infini cosmos ? Perdue dans l'immensité, enfermée hors de son corps ?
 
Nos présences respectives sont reliées, s'interpénètrent, communiquent, se parlent. C'est un mystère, le plus grand des Mystères, celui de l'Etre, de la Vie, de la Mort, du Passage. Nos Etres sont toujours là, mère et fille, unies par l'amour. Ma fille de chair est devenue intemporelle. Le rapport s'est inversé, maintenant c'est elle l'ancienne. Elle éveille par le mystère de sa présence une sagesse oubliée, une mémoire du fond des âges, un parfum de liberté illimitée.
 
Sa volonté et sa détermination de vivre malgré tout me communiquent un courage et une force insoupçonnés. Nous allons vivre à cheval entre 2 mondes, en apprentis équilibristes, au jour le jour, entre possible et impossible, matériel et immatériel, penser et ressentir, paraître et être, visible et invisible.
 
05 - 08 - 006
 
 
Nature, mère de...
 
 

Texte libre

 

 

Eau sacrée, je reviens à tes rives,

je vois le ruisseau de la sagesse qui coule perpétuellement.

Lave-moi de ces lourdes pensées qui m’empêchent d’atteindre ta mer d’équanimité.

Créateur, nos yeux s’éclaircissent, la lumière sacrée de la sagesse brille dans nos cœurs.

Voyons, soyons ce que nous sommes. Puissent tous les êtres réaliser l’harmonie et l’unité.

Dhyani Ywahoo

Sagesse amérindienne

Traditions et enseignements

des Indiens Cherokee

 

 

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