" Autant que je puisse en
juger, le seul but de
l’existence humaine
est d’allumer une lumière
dans l’obscurité de l’être. "
C.G.
Jung
A mon meilleur ami
Le livre est grand ouvert sur la
tablette, le paysage légèrement voilé par la soudaine chaleur de mai défile à toute allure. Un profond soupir de bien-être s'échappe de ses lèvres tandis qu'un peu ankylosée, elle cherche une
nouvelle position. Certes, le TGV est plus rapide mais elle le trouve trop exigu, se sent toujours un peu " claustro ", surtout s'il est bondé. Dieu merci ce n'est pas le cas
aujourd'hui, la voiture est presque vide et Stella n'a pas de voisins immédiats. Le visage collé à la vitre, Stella ne lit pas.
Ils ont vraiment de la chance, ce mois
de mai s'annonce radieux. Stella s'est fait une joie de ressortir du placard ses vêtements d'été, enfin ! Deux jours entiers à réfléchir à ce qu'elle devait emmener, sa garde robe partout
éparpillée au fil des multiples essayages, pas assez chaud, mal adapté, trop serré, oui, non, peut-être... Elle veut se sentir parfaitement à l'aise, à son avantage bien sûr, mais aussi
confortable et pratique. Et puis, elle ne s'apprête pas pour aller au bal, ni pour un week-end en amoureux. Stella se moque gentiment d'elle-même, " Ah, les femmes et leur souci
constant de l'apparence! ", quoique que pour être tout à fait honnête, elle ne se reconnaisse pas tant que ça dans cette image là.
Pour le voyage, elle a choisi un
saroual léger bleu marine sous une robe de coton violet à l'encolure en V, qui lui va " comme un gant " et naturellement ses increvables babouches. Stella n'est pas ce que l'on
nomme un peu vulgairement un canon, mais c'est une belle femme, même si souvent elle se trouve une sale gueule face au miroir. Le train a démarré voilà à peine une heure, encore six avant
d'arriver à destination, Stella impatiente, excitée, savoure le temps qu'il lui reste avant de le retrouver. Dans une lettre déjà ancienne, elle évoquait sa fascination pour les peintures
rupestres et son rêve de visiter les grottes de Lascaux et puis le mois dernier, inspiré par on ne sait qu'elle idée soudaine, il lui a proposé de passer deux ou trois jours là-bas, ce qu'elle a
accepté avec enthousiasme, sans prendre la peine de réfléchir.
Maintenant, elle a peur, elle ne sait
plus si elle a eu raison ou tort, si elle ne commet pas une erreur irréparable. Depuis qu'elle a dit oui, une sourde inquiétude s'est tapie dans ses entrailles ; et si elle se laissait
entraînée par un tourbillon incontrôlable ? Il est son meilleur ami, son petit frère, son compagnon de recherche. La matérialisation d'un rêve, l'incarnation du double invisible à qui elle
s'adresse depuis l'enfance. Un miracle, un mystère, une évidence. Un accomplissement. Un modèle. Un messager divin. L'Ami par excellence. Stella se sent bénie des dieux. Stella mesure sa chance.
Même si elle sait bien qu'elle mérite de s'épanouir et d'être heureuse. Les arbres croulants de fleurs défilent devant ses yeux tournés vers l'intérieur. Elle a envie de rire de ses peurs,
comment un sentiment si beau, si simple, si naturel pourrait-il mal tourner, devenir un problème, une angoisse ou un tourment ?
Stella se lève, se dirige vers l'entrée du wagon, les toilettes sont libres et propres. Elle se lave les mains, longuement; elle aime entendre l'eau gicler bruyamment dans l'évier en inox. Elle
s'observe, se regarde dans les yeux et chasse les derniers résidus d'inquiétude en se passant le visage sous l'eau. Son regard est clair, ses traits sont lisses - détendue, elle est prête. Ils
ont convenu de se retrouver à la gare de Périgueux, de louer une voiture et de faire du camping sauvage le plus près possible des grottes. Deux jours pleins, rien qu'elle et lui. Trois ans
seulement qu'ils se sont rencontrés, comme cela semble ridiculement peu, pour cette relation " hors du temps ". L'évidence, immédiate - dès les premiers mots prononcés, la
reconnaissance d'un frère, d'un semblable. Un choc ! Un coup de foudre, une rencontre de verbes, une poétique singulièrement familière. Les cœurs en fusion, les esprits accordés, les paroles
échangées. Cette rencontre : un événement majeure de son existence. Stella s'est assise sur les toilettes pour rester seule un peu plus longtemps. Quand elle essaie de définir l'extrême
singularité de cette relation, elle pense poétique et cosmique, oui cela sonne juste " poético-cosmique ". Ils partagent le même amour des mots - la révérence du souffle qui
anime le vivant.
Lentement, comme à regret, Stella
regagne sa place. Les passagers, peu nombreux, dorment, feuillettent une revue, tripotent leur portable ou regardent dehors. Aucun n'est accompagné et Stella se demande vers quoi ils vont ;
un conjoint, une famille ou peut-être un appartement vide peuplé de rêves, de solitude et de frustrations. Encore trois heures, l'attente est douce et chaude. Il n'aurait tenu qu'à lui, il y a
longtemps déjà qu'ils se seraient rencontrer ainsi, face à face, seul à seul, mais elle avait trop peur de briser la magie, de risquer de déraper et de tout perdre. Stella a peu d'amis
car elle est exigeante, très. L'amitié comme l'amour est sacrée, une affaire sérieuse et légère à la fois. La première règle est la liberté totale d'être soi-même, l'authenticité
Stella extrait de son énorme
fourre-tout un sandwich au comté et à la tomate, une banane, une tablette de chocolat noir aux écorces d'orange et une bouteille d'eau de source. " L'art d'aimer " est toujours ouvert
devant elle comme un porte bonheur, une prière silencieuse. Stella a encore plus confiance en lui qu'en elle-même, elle a toute confiance dans la justesse de son ressenti et de ses actes. Si elle
pense souvent à lui comme un petit frère, elle le considère aussi comme un maître ou du moins comme un compagnon particulièrement éclairé. L'amour joue tous les rôles selon les besoins du moment.
L'amour se joue des définitions et se réinvente à chacun instant, chaque situation. Stella mange lentement, déguste, se régale. Une rencontre épistolaire, une amitié poétique, comme ça lui
ressemble, comme ça lui va bien. La banane est bien verte, un peu dure, comme elle les aime. Même avec sa vive imagination, elle n'avait pas rêvé " ça ", une histoire aussi romanesque,
un conte de fée moderne. Stella lui a d'emblée remis les clés de son paradis comme elle ne l'a jamais fait auparavant, comme si elle le connaissait depuis toujours, comme s'il était un autre
elle-même, une autre émanation de soi. Le chocolat, délicieux, fond doucement sur sa langue. Un véritable délice.
Il est si parfaitement taillé sur
mesure pour elle. Elle s'est demandé les premiers mois, s'il était bien réel et non pas tout droit sorti de son imaginaire, comme s'il était trop beau pour être vrai. Elle s'est pincée,
vigoureusement frotté les yeux, s'attendant à le voir disparaître en fumée, mais non, il était toujours là, face à elle, tel un roc, enraciné, souple comme un roseau, un prodige d'équilibre et de
force douce et tranquille, une mariage heureux d'air et de feu, de terre et d'eau. Stella, après avoir nettoyé les restes de son repas, s'installe comme pour dormir un peu. Le fourre-tout en guise d'oreiller, les jambes
repliées en chien de fusil, la conscience de Stella vogue entre deux eaux, agréablement bercée par le roulis du train. Les yeux clos abolissent le monde extérieur,
elle désire être seule. Elle essaie de l'imaginer dans un autre wagon, semblable à celui-là, en route vers la même destination, absorbé dans sa propre rêverie. Elle se le représente à la fois
calme et impatient, comme elle, de se voir enfin, de se parler, d'être tout simplement ensemble, entièrement disponibles. Pour prolonger encore ce moment de calme, Stella garde son attention
focalisée sur sa respiration douce et tranquille, profonde. Depuis le commencement, tout est parfait entre eux, merveilleusement simple et bon, aucun faux pas, aucun malentendu, pas une ombre.
Comme si leur lien n'était pas tout à fait de ce monde. Un sentiment, une relation de purs esprits. Un cœur à cœur. Une communion des âmes. Bientôt, beau messager, les yeux dans les yeux, en
présence. Intimidés peut-être, ou pas, va savoir ! Avec lui, elle se sent bien, heureuse, entière. Il l'aime comme elle est, ne la juge pas, n'a jamais rien exigé ni même semblé
attendre ou espérer d'elle. Il la prend comme elle vient ou ne vient pas, sans angoisse, sans question, sans pression. Toujours accueillant, ouvert, chaleureux, serein. Généreux. Se réjouissant
avec elle mais ne s'inquiétant pas. Attentif et attentionné, facilement enflammé mais toujours respectueux et discret, délicat. Une merveille d'homme. L'homme idéal, lui dit-elle pour le
taquiner. Plus facile bien sûr quand on ne partage pas le moindre quotidien. La situation jusque là était idéale. Ensemble, ils n'ont jamais encore expérimenté le raz des pâquerettes, le terre à
terre. Ni le boire ni le manger. Ils ne se sont pas encore touchés, sentis, respirés. Ils ne se sont même pas vus, mis à part quelques photos échangées au fil des mois et des années. Lui le
citadin, débordant d'activités et de relations. Elle, la campagnarde, solitaire, contemplative. Lui au nord. Elle au sud. Ils n'avaient pratiquement aucune chance de se croiser un jour. Et
pourtant, elle ne sait par quel bon tour de la providence, il a fait irruption un beau matin dans son existence, attiré par un bref message de présentation, sans grande originalité mais sincère.
De là, il avait cherché à en savoir plus et s'était plongé dans l'univers de ses mots.
La découverte de son premier message
dans sa boîte mail l'avait littéralement foudroyé. Qui donc pouvait écrire de tels mots à une parfaite inconnue à part elle-même? Son cœur s'était emballé et lui avait répondu immédiatement,
confiant. Et sa confiance immédiate l'avait interpellée et ravi semble-t-il. Lui aussi avait répondu très vite et ils étaient " devenus " amis ainsi, sans chercher à comprendre. Stella,
à cette période, était en " convalescence ", se relevant doucement grâce à l'écriture du tremblement de terre qui avait balayé sa vie quelques mois auparavant. Elle avait plus que
jamais besoin d'un ami, d'un confident, d'un soutien. Son arrivée dans sa vie, juste maintenant, était un véritable don du ciel, une bénédiction, un encouragement, une récompense. Très vite elle
l'avait considéré comme son ange gardien humain, un esprit aimant et protecteur, un compagnon et un guide, tout autant qu'un petit frère tendrement chéri ou un fils pour lequel elle éprouvait à
l'occasion un intense sentiment de fierté ou de protection. Pour lui, elle voulait être une bonne fée, une fontaine de jouvence, une main ouverte, une fenêtre sur l'infini. Stella se redresse
brusquement, plonge la main dans son sac à la recherche de son portable. Quelle heure est-il ? Son rythme cardiaque s'accélère, Il approche. Une puissante vague d'amour menace de la
submerger. Bientôt, elle le serrera dans ses bras, comme elle l'a mille fois imaginé, il sera là, devant elle, en chair et en os. Là voilà en nage, dégoulinante, fébrile. Elle se force à se
calmer, à respirer, avant d'être emportée par le flot d'émotions que l'image suscite.
Bientôt l'heure de vérité. Elle ne
craint pas d'être déçue, elle ne l'envisage même pas. Elle ne craint pas non plus de le décevoir ou si fugitivement que son esprit ne s'y arrête pas. Ils se connaissent trop bien, ils sont trop
proches, trop intimes, trop transparents pour cela. Même trempe. Même famille. Mêmes valeurs. Même cœur. Un seul cœur. Et c'est précisément cela qui inquiète Stella. Si proches. Si aimants. Si
entiers. Heureusement pour elle, il n'est pas seul et de surcroît très heureux avec sa compagne, premier garde fou et non des moindres. Plus jeune qu'elle de presque dix ans, enfin elle ne se
souvient pas de son âge, ça n'a guère d'importance, incontestablement un jeune homme, second garde fou. Ils sont frère et sœur - pour toujours, troisième garde fou. Stella se rassure encore,
s'encourage, se rassemble. Aujourd'hui, elle ne laissera pas le manque de confiance saboter sa joie, embrouiller sa parole ou ternir son regard. Encore une demie heure - un souffle, une
éternité. Stella va une dernière fois aux toilettes, se rafraîchit et remplace sa robe trempée par une autre qui sent bon le frais et le chèvrefeuille. Un dernier pipi. Ses yeux brillent.
Maintenant elle est calme, sereine, légère, confiante. Tout sera parfait - naturellement. Tranquillement, elle rassemble ses affaires, referme le livre qu'elle n'a finalement pas relu avant
de lui offrir. Il est peut-être arrivé déjà et l'attend sur le quai. Le train n'a pas encore commencé à ralentir, mais cela ne saurait tarder, à en croire la zone industrielle qu'il traverse à
pleine vitesse. Stella descend son sac à dos, le pose sur son siège, reste debout, incapable de s'asseoir à nouveau. Elle a chaud, trop chaud, un vrai volcan en fusion. Elle s'essuie une nouvelle
fois les tempes, le front, les paumes à l'aide du vieux bandana qui traîne dans son sac. Plus que quelques instants, le train ralentit, son cœur prend de la
vitesse.
Son cœur s'arrête, il est là, devant
elle, légèrement en retrait comme pour ne pas la brusquer, lui laisser le temps de réaliser, de se reprendre, de respirer, l'espace de venir jusqu'à lui, à sa manière. Elle avance lentement, ne
voit plus que lui, oublie toutes ses angoisses. Comme elle a pu être bête ! D'un mouvement gracieux, elle laisse glisser ses sacs à terre et sans rien dire, le serre tendrement contre
elle.
06/02/09
Eau sacrée, je reviens à tes rives,
je vois le ruisseau de la sagesse qui coule perpétuellement.
Lave-moi de ces lourdes pensées qui m’empêchent d’atteindre ta mer d’équanimité.
Créateur, nos yeux s’éclaircissent, la lumière sacrée de la sagesse brille dans nos cœurs.
Voyons, soyons ce que nous sommes. Puissent tous les êtres réaliser l’harmonie et l’unité.
Dhyani Ywahoo
Sagesse amérindienne
Traditions et enseignements
des Indiens Cherokee
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