" Autant que je puisse en
juger, le seul but de
l’existence humaine
est d’allumer une lumière
dans l’obscurité de l’être. "
C.G.
Jung
Images d'une enfance. Alice Miller. Aubier(...) Je m'accoutumais à l'idée que pour peindre je ne pouvais jamais faire de projets ni utiliser ma tête. Dès que je l'essayais, l'enfant se rebellait en moi et s'y refusait. C'est seulement une fois que j'eus appris à la suivre au lieu de la contraindre à produire qu'elle me donna une connaissance de moi-même et de mon histoire qui me fut aussi nouvelle que précieuse et se mit à me fasciner de plus en plus. J'avais de la peine à comprendre que j'aie pu, toute ma vie, passer à côté de se savoir.(...) Elle est venue timidement, m'a parlé indistinctement, m'a prise par la main et m'a conduite dans des pièces que j'avais évitées ma vie durant et qui me faisaient peur. Et pourtant, il m'a fallu y entrer, je ne pouvais plus m'en détourner, car c'étaient mes propres espaces intérieurs, ceux-là même que j'essayais d'oublier depuis des dizaines d'années et dans lesquels j'avais abandonné l'enfant seule. Elle avait dû survivre là, rester seule avec tout ce qu'elle savait, et attendre qu'enfin quelqu'un vienne, l'écoute et veuille bien la croire. Et voilà que je me trouvais sur le seuil de cette porte ouverte, sans être guère armée pour la circonstance, avec toute l'angoisse de l'adulte devant l'obscurité et la menace de temps révolus, et je ne pouvais plus me résoudre à refermer la porte et à laisser à nouveau l'enfant seule jusqu'à ma mort. Je pris alors une décision qui devait changer fondamentalement toute mon existence : j'ai résolu de me laisser guider par l'enfant, et de faire confiance à cet être presque autiste qui avait survécu à des décennies d'isolement.(...) Rétrospectivement, je dirais que l'enfant en moi, qui voulait peindre, savait ce dont elle avait besoin pour s'exprimer bien mieux que je ne le faisais moi-même avec toute ma formation scolaire. Son refus total de satisfaire aux exigences de la société, de se conformer à ses principes et à ses conventions était le signe de son besoin puissant de ne parler que dans son propre langage, si maladroit et insolite soit-il.Ce besoin ne pouvait rester sans influence sur mon style, que je qualifierais diimprovisation. Il faut constamment que je cherche quelque chose de nouveau, que je trouve, que je tâtonne, que j'essaie, et je ne peux rien faire lentement, en m'appuyant sur des bases connues, en m'exerçant pour mener une chose à son terme. Il faut que je me livre à un processus qui semble avoir ses propres lois, et se dérobe à tout contrôle et à toute censure. Dès que je tente de le diriger, de réfléchir, de travailler plus lentement, il se bloque. Le résultat peut alors paraître techniquement accompli, mais il m'ennuie, sans doute parce qu'il y manque précisément ce langage de l'inconscient qui se dérobe à tout contrôle et à toute censure.(...) La lutte pour l'expression de soi au-delà de tout ce que l'on a appris jusqu'alors, le risque d'être rejeté, le fait de ne pas savoir pourquoi bouger ni ou aller et de s'absorber entièrement dans l'action, dans l'instant, dans l'urgence de cette activité - tout cela est comparable à la situation de l'enfant qui lutte pour la vie dans le canal de la naissance.
- Allô sœurette, salut, c’est moi. Tu es disponible, j’ai un truc dingue à te raconter ?
- Oui, vas-y, je suis toute ouïe.
- Bon, samedi, c’était mon anniversaire. Nous avions prévu notre rituelle petite soirée en amoureux avec Yvan. Champagne, repas fin, standards de jazz et bien sûr distribution de cadeaux sous forme d’énigmes. Tout comme j’adore ! Yvan venait de dresser une belle table sur la terrasse et nous nous apprêtions à déboucher la première bouteille. Comme par hasard, c’est à ce moment précis que débarque Françoise en force, le verbe haut. " Salut les amis ! Je viens arroser la naissance de ma nièce avec vous. " Aïe ! Ce qui était clair, c’est que je n’avais aucune intention de changer nos plans pour la soirée. Et j’étais furax de me retrouver empêtrée dans cette situation très déplaisante.
Tu comprends, elle ne prend ni la peine de téléphoner avant, ni celle de s’assurer que nous serons heureux de la voir et qu’elle n’arrivera pas à un mauvais moment, et une fois sur place, elle ne tâte même pas la température. En plus, cerise sur le gâteau, et je devrais plutôt dire " en moins ", elle se pointe les mains vides.
Comme il est plus qu’évident qu’elle a unilatéralement décidé de rester avec nous, je lui explique rapidement le topo. Depuis le temps qu’on est amis, elle sait pourtant que nos soirées en amoureux sont sacro-saintes. Maintenant qu’elle est seule, elle prétend que les couples lui battent froid, comme si devenue célibataire elle représentait soudain une menace. Elle fréquente davantage de femmes seules avec enfants comme elle. J’ai senti monter une certaine hargne contre ses amis en couple ces derniers mois. Elle se dit rejetée, et ainsi elle justifie le mépris avec lequel elle traite les gens. S’il y a une part de vérité là-dedans, ce n’est pas notre cas, naturellement. Effectivement, elle représente bien une menace, mais ça n’a rien à voir avec ce qu’elle imagine, c’est parce qu’elle est terriblement envahissante, abusive, sans limites, comme les gosses...
Je lui propose qu’on prenne ensemble le premier verre puis qu’elle nous laisse à notre fête. Et là, elle explose ! Elle nous crache carrément ses injures à la figure. A croire que c’est un crime de lèse majesté de ne pas obtempérer au moindre de ses caprices !
-C’est pas possible ! Elle vous a insulté ! ! !
- Mais si c’est possible, puisqu’elle l’a fait… Elle a beaucoup changé depuis qu’elle a quitté Marc. Elle devient franchement cynique dans ses relations avec les gens. Et le pire c’est qu’elle est de plus en plus intrusive et envahissante. C’est un cauchemar. Elle me rappelle maman, c’est terrible !
Ecoute ça, je me souviens d’un truc : quand je suis partie quelques jours au printemps, elle a décidé de venir planter sa tente avec Flora dans notre jardin. Comme Yvan n’était pas au mieux de sa forme, elle lui a dit que ça lui ferait du bien et de toute façon elle ne lui a pas demandé son avis. Le pauvre ! Il avait, je crois, surtout envie d’être un peu seul… A mon retour, Yvan m’a raconté, very chocking, que pendant son séjour, elle s’était carrément installée à la maison et allait se servir dans ma garde-robe pour s’habiller !
- Non, je le crois pas ! C’est incroyable de faire ça !
- Je t’assure. Elle s’est appropriée un long tee-shirt que j’adore et je ne suis absolument pas sûre qu’elle daignera me le rendre ! Après tout ce qu’on a vécu ensemble, tous ses temps d’épreuves où l’on s’est soutenu mutuellement, je n’en reviens pas qu’elle se comporte comme ça avec nous. Tu sais comme je suis cool et archi tolérante et compréhensive avec les amis, mais là les bras m’en tombent !
Mais attends, je n’ai pas tout à fait terminé mon histoire. Donc, Françoise pète les plombs, jette son venin et s’arrache… Et là, ça devient absolument hallucinant : avant de s’engouffrer dans sa voiture, elle fait un bras d’honneur à Yvan avant de démarrer en trombe !
- Mais elle est complètement folle ou quoi ? Qu’est-ce qui lui prend ?
- Je ne sais pas. Le plus dingue, sœurette, c’est qu’à l’instant où je l’ai vu faire son bras d’honneur, j’ai su que notre amitié venait de prendre fin, pfut, comme ça, le temps d’un claquement de doigts. Le reste, j’aurais pu passer par dessus, les pétages de boulons, ça arrive à tout le monde et je sais qu’elle ne va pas bien ces temps-ci. Mais ça, ce geste si ostensiblement vulgaire et insultant, je ne peux pas. Nous sommes des amies intimes, on ne peut quand même pas tout se permettre sous prétexte que les autres nous aiment!
Tu sais, ce qui me stupéfie toujours, c’est comme tout peut basculer en un instant. Dans ces moments-là, c’est comme si je me sentais trancher un lien dans le vif avec une épée énorme, du genre de celle des chevaliers… Ma détermination et ma force me dépassent alors très largement.
Maintenant, c’est terminé. C’est la première fois que je perds une amie dans ces conditions. Ce n’est pas mon genre de me fâcher avec les gens, encore moins avec mes meilleurs potes. En général, je préfère m’éloigner en silence et sans éclats. Sans bavure ni regret… Là, c’est différent, net et tranchant, je ne veux plus jamais la voir chez moi !Terminado !
- De toute façon, ça ne sert à rien d’entretenir des relations qui deviennent vraiment tordues. Sans respect et sans attention à la base, ça ne marche jamais. On ne peut pas ainsi utiliser les autres à sa guise sans se soucier de leurs souhaits ni de leur bien-être.
- Oui, c’est vrai, mais on n’aime pas non plus les êtres parce qu’ils sont parfaits, sinon on ne fréquenterait plus personne ! Je me rends compte que j’aime les autres aussi pour leur failles, leurs insuffisances, leurs aspérités… Je m’ennuie très vite avec ceux qui n’ont rien qui dépasse, rien qui fait tâche, ceux qui sont trop lisses. Je suis plus attirée c’est évident par les vilains petits canards. On ne les qualifie pas de vilains pour rien !
- Oui, je sais, moi c’est pareil, je m’ennuie vite en compagnie. Justement, je voulais t’appeler ce soir. Vous avez des projets pour ce week-end ? Si ça vous convient, j’aimerais bien descendre vendredi soir.
- Non, nous n’avons rien programmé, excellente idée, j’ai encore des tas de trucs à te raconter. Viens pour le dîner. Prends soin de toi. Bisous. Je t’aime.
à ma sœur, 2 janvier 008
Ici, ce qui importe c’est le voyage d’exploration de nos profondeurs, d’aller observer ce qui vit sous la surface. Le but n’est pas tant la création littéraire à proprement dit qu’un processus de révélation d’une vérité intérieure cachée derrière les apparences, d’un " accouchement de soi ". L’art et l’écriture en particulier me semblent être des voies royales de connaissance et de transformation de soi et du monde.
Au premier jour d’une nouvelle année je me dis pourquoi ne pas improviser un petit quelque chose? Histoire de prendre mon élan, de faire jaillir une étincelle, de creuser mon sillon plus avant…Et si j’ouvrais mon laboratoire ? Si j’embarquais dans mon chaudron quelques semblables pour des croisières imaginaires à l’intérieur de soi ? Pourquoi Pas ?Pourquoi ne pas vous proposer les périples, les visites, les itinéraires ou les hors-pistes qui m’inspirent et m’interpellent? Et si l’on partageait l’expérience ? Que chacun porte témoignage de son voyage, de la façon qu’il lui convient et naturellement sans la moindre obligation de rien. La participation peut aussi bien être silencieuse. Ce ne sont que des invitations, des idées lancées à la volée comme du grain au passant …L’aventure saurait aussi bien s’écrire, se peindre, se chanter, se mettre en mouvement…Ce qui importe c’est le voyage en lui-même plus que d’atteindre une destination donnée.Si cela vous chante, laissez-moi donc un petit commentaire …nature
La Bergerie, Mardi 2 – tombée du jourPremière nuit seule… Dormi comme un bébé ! Réveillée à l’aube, je ressens comme une montée de sève l’énergie si intense du lever. Vite j’enfile un short, une tunique et sors rendre hommage au jour nouveau. Je lève les mains au ciel pour me nourrir de sa puissance renaissante. Je bénis la vie, le cœur chaviré de félicité.La beauté me renverse !Je ne suis pas seule ! A l’autre bout du pré, deux renards en chasse, saluent le retour du soleil à leur manière. Je considère comme un grand honneur que des animaux sauvages m’apparaissent. Ils savent d’instinct que je ne suis pas une menace. Mais surtout j’en déduis que mon rayonnement est assez paisible pour qu’ils puissent ignorer ma présence. J’observe fascinée leurs lents déplacements. Je les distingue à peine. Leur pelage se confond dans l’indécision de la lumière encore voilée, avec la couleur des herbes sèches. Ils vont et viennent, exécutant un étrange ballet – sinueux, comme au ralenti. Plongée dans leur contemplation, le silence se fait dense, palpable – il retentit !Ah CE silence, quand le mental enfin se tait ! ! ! ! L’interstice par lequel la VIE s’engouffre, sans réfléchir ! " Redevenez des petits enfants. " Qui ne pensent pas mais plongent sans peur, sans jugement et nagent portés par le courant.
…Tant de gens traversent leur vie en chiens errants comme des bannis égarés en terre étrangère. On dirait que rien ne leur appartient, que rien ne les concerne, que rien ne leur " parle ". Ils sont si loin d’eux-mêmes qu’ils ne s’en aperçoivent même pas. Ils sillonnent les rues de leur existence sans se saluer, sans se retourner, sans se sourire. Leurs miroirs ne reflètent que l’apparence de ce qu’ils s’imaginent être. Ils ne s’y reconnaissent pas vraiment. Ils ont peur de cette présence aveugle qui les regarde sans les voir. De ce trou noir d’où surgissent parfois d’étranges cataclysmes. Ils soupçonnent peut-être une puissance cachée, inavouée, hasardeuse, d’être à l’œuvre quelque part… Forcément dangereuse. Prédatrice peut-être ? Ils n’osent pas même y penser.
J’ai découvert la clé de mon changement d’identité. Si évident en langue des oiseaux !De Mira belle à Amants dînent, passage du petit homme qui s’admire aux noces sacrées du Roi et de la Reine…
soiréeDieu, le père sévère, le mal – aimant est mort !J’ai chassé l’imposteur ! Le sinistre rabat-joie, le tue – l’amour, l’empêcheur de vivre. Je l’ai renversé. Tête en bas ! A bas l’arrogant prêcheur !Non, les élans du cœur ne font pas le pécheur. Les élans de l’âme ensemencent tes sillons de vie. Te poussent à te révéler. T’invitent à te recréer sans cesse. Pressée par ta passion. Consumée par tes rêves. Illuminée par tes visions.Ici, je suis à l’abri. J’ai tracé mon cercle.Avis aux mal –aimants : NO PASARAN !Ici, je choisis mes convives. Je ne festoie qu’en aimable compagnie. Les indésirables n’ont qu’à passer leur chemin. Qu’ils suivent donc leur propre voie, je n’ai rien contre ! La liberté que je m’accorde, que chacun la revendique, s’il le veut. S’il en a l’audace. Que chacun assume la responsabilité de ses désirs, de ses choix et de ses actes.L’empêcheur de vivre a bien des ritournelles !Que de vilains tours dans son sac à principes… Se glisser par derrière pour te cisailler les ailes… S’en venir par devant, pointer son doigt accusateur… Te jeter la nuit dans l’eau glacé… T’enterrer six pieds sous terre…T’abandonner au désert…Se rire de ta candeur… Insulter tes idéaux…Tu as tant de visages, tant de déguisements… Toi, Ô Grand Maître d’illusion.Ici, je suis dans mon sanctuaire. Je suis le maître en ma demeure. Je suis la gardienne du feu. Protectrice de la source. Ici tu n’es rien que néant. Décrété persona non grata. Défroqué, l’imposteur ! Tu n’as jamais désiré mon bien. Tu as seulement cherché à m’imposer une obéissance servile. A me soumettre à ton d’omnipotente volonté. Satané Dictateur. Enfiévré de rêves de vengeance, ivre de sombres visions d’expiation. Juge pervers.Le sais-tu ? Ton regard salit tout ce qu’il touche. Avec toi, tout se déforme, se distord, se pervertit, se ternit, se rétrécit, dépérit. Tu réprouves, avec l’énergie du désespoir, tout ce qui est spontané, libre et vivace. Toi, l’Expert comptable de mes faits et gestes, tu y vois une menace à ton ordre ultra programmé. " Le désordre c’est l’ordre moins le pouvoir ! " clame Léo. Ton omnipouvoir fait désordre dans nos vies, camarade ordonnateur ! Le divin coule dans mes veines. Je n’ai nul besoin de toi pour me conduire …tout droit en enfer. Ta machinerie est si grotesque. Tu ne m’impressionnes plus. J’ai grandi. Je sais que le Bon Dieu qui nous juge sans pitié n’existe pas.L’Amour ne juge pas. Jamais ! Point à la ligne.
Mi-nuitPourquoi continuer à s’encombrer d’idées fausses, de pensées obsolètes, de schémas périmés, d’anciens regrets, de vieilles croyances, d’antiques mots d’ordre desséchés, d’indigentes habitudes ?L’homme ploie sous le joug de l’inutile. Son palais grouille de fantômes. Un vrai nid de serpents ! Qui sifflent dans sa tête pleine de vent…Pourquoi devrais-je me rappeler chaque matin mon nom, mon pedigree, mon avenir présumé ? Suis-je donc condamnée à perpétuité à me reproduire à l’identique ? A me cloner moi-même, un miroir pour unique témoin ?Je m’aime changeante, tournoyante, imprévisible… Je m’aime dans l’improvisation, l’idée soudaine, l’envie pressante, la facétie… en pied de nez à l’inertie… Je m’aime tonnante, sonnante ou trébuchante…
Fragments des Carnets d'AgatePour mon fils, SimonAutomne 95
- Maman, pourquoi y pleure le monsieur ?
Simon lâche ma main et s'avance vers l'homme assis en tailleur, sur un minuscule tapis usé jusqu'à la corde. A même le trottoir, l'homme est perdu dans la contemplation d'un dessin à la craie esquissé devant lui.
- Dis, c'est parce que qu'elle est morte que t'es triste ?
- Simon, mon chéri, n'ennuie pas le monsieur !
- Laissez-le, madame, y a pas de mal.
Mon petit bonhomme est tout chamboulé mais réussit à retenir les larmes prêtes à jaillir. Sa petite main brûle dans la mienne, tremblotante comme sa voix :
- T'as vu maman, son cœur y saigne ?
Je sais d'expérience qu'il ne sert à rien de lui dire que ça va, que l'homme ne pleure pas, et que de toute façon un cœur ne peut pas saigner comme ça. Simon " voit " réellement ce qu'il dit voir. Il m'a fallu trop longtemps pour l'admettre - Simon n'invente pas d'histoires, Simon ne ment pas. Simon dit la vérité, la sienne, celle qu'il voit et ressent dans tout son petit corps d'enfant. Je lui ai promis que nous n'irions plus jamais consulter personne pour tenter de le " guérir ". Je lui ai juré solennellement que je crois en ce qu'il voit - qu'il n'est pas malade, juste un peu différent, tellement plus sensible que la moyenne. Il faudra du temps, j'en suis consciente, pour réparer les dégâts. Simon a terriblement souffert d'être sans cesse traité de menteur, considéré comme un fabulateur par ses camarades d'école, ses maîtresses, les voisins, tout le monde en somme – même ses parents, pauvre môme! Ca me fait mal quand j'y pense. Enfin, inutile de pleurer sur le passé, ce qui est fait est fait. L'essentiel aujourd'hui est que je sache ce qu'il en est. Comme si Simon lisait dans mes pensées, de sa voix déjà réassurée, il me dit :
- Allez t'inquiète pas, maman, ça va aller tu sais.
J'admire chaque jour sa force de caractère, son courage, sa gentillesse – je suis si fière de lui ! Simon est le genre d'enfant qui se console tout seul. Déjà bébé il valait mieux le laisser tranquille pour qu'il se calme et retrouve le sourire. Simon est d'un naturel flegmatique, un peu lent, réfléchi - un enfant sage. C'est pourquoi nous avions tant de mal les trois premières années à nous expliquer ses brusques sautes d'humeur, ses crises de pleurs, ses moments de prostration ou ses soudain éclats de révolte. En apparence pourtant tout allait bien, aussi bien que possible. Simon est un enfant de l'amour. Sylvain et moi sommes très profondément unis, aussi épris qu'à vingt ans. Le temps qui passe n'a érodé que nos peurs, nos doutes. Notre amour est devenu plus serein même s'il reste aussi passionné. Nous avons attendu longtemps avant de nous sentir prêts à accueillir une autre vie.
§§§
Hiver 90
- Agate, mon cœur, cette nuit j'ai rêvé que je marchais en plein midi dans une rue éclaboussée de lumière. Un petit garçon à mes côtés me donnait la main, c'était mon fils ! ! ! Tu te rends compte chérie, j'étais avec mon fils, haut comme trois pommes, marchant fièrement avec son papa ! Brusquement le décor change, nous sommes dans un ancienne ruelle pavée de la vieille ville, très en pente, le gosse pointe le doigt vers une vieille droguerie : - " R'garde p’pa, la grand-mère, elle va bientôt mourir ! ", - " Quelle grand-mère, fils ? ", - " Ben, celle avec son énorme sac sur le dos, on dirait même qu'y va l'écrabouiller tellement qu'il a l'air lourd, j'me demande c'qui y a d'dans ! ", - " Mais, y'a personne dans la rue ! ? ! ? Je me suis réveillé juste à ce moment-là. Bizarre comme rêve, tu ne trouves pas ?
- Oui, bizarre…
Tu sais, je me suis déjà demandée si les enfants ne choisissent pas leurs parents… s'ils n'annoncent pas leur arrivée, quelquefois… ça peut-être n'importe comment… Moi depuis quelques temps j'ai un nom qui me trotte dans la tête, le jour, la nuit, n'importe quand, SIMON. Ca te dit quelque chose, t'en connais un ?
- Non, je ne crois pas…
Attends, côté paternel, il me semble qu'il y avait un grand oncle qui s'appelait Simon, un original à ce qu'il paraît… Je crois me souvenir qu'il est mort à la guerre ou qu'il a disparu sans laisser de trace, quelque chose comme ça.
Simon est né 9 mois plus tard. Nous sommes fous de joie et de peur panique à l'idée d'être désormais parents, d'en prendre pour perpèt… Enfin, comme la plupart des nouveaux parents j'imagine… Un peu sonnés devant l'ampleur des responsabilités certes, mais tellement émerveillés qu'Il soit là, avec nous - si chaud, si doux, si sucré. Si divinement beau ! De crises de fou rire en crises de larmes, nous nous métamorphosons doucement en père et mère.
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Printemps 93
Tout va bien donc – ou presque. Simon mange bien, dort bien, pleure peu. Bonne santé, bon tempérament, très éveillé, extrêmement curieux, calme. Sauf pendant ses crises, qui se déclenchent soudainement, sans aucune raison apparente, n'importe où, n'importe quand. Nous avons envisagé des causes d'ordre physique, des douleurs, une malformation interne peut-être ? Nous avons pensé aux cauchemars qui peuvent être terrifiants chez les petits, mais les crises surgissent aussi bien le jour que la nuit. Nous avons même soupçonné notre maison d'être malsaine, peut-être est-elle construite avec des matériaux toxiques, mais les analyses n'ont rien révélé de dangereux. Puis le pédiatre a tenu à réaliser, pour nous rassurer, toute une batterie d'examens neurologiques, R.A.S. L'école, à son tour, nous a invités à rencontrer un pédopsychiatre - nouvelle série de tests, psychologiques cette fois - un homme simple, de bon sens, pas du genre alarmiste :
- Simon est un petit garçon tout à fait normal, vous n'avez pas à vous inquiéter. Il est juste très intelligent, très sensible. Il apprendra peu à peu en grandissant à maîtriser ses émotions. Faites-lui confiance, laissez-le libre, il sait ce qui est bon pour lui. Encouragez-le, donnez-lui des responsabilité s, c'est un enfant très autonome. Tout ira bien, vous verrez. Soyez tranquille, il en a besoin.
Nous sommes sortis de là rassérénés. Nous avions envie de rire de nos peurs. Elles nous paraissaient tellement injustifiées, nées probablement de notre inexpérience. Mais, en réalité, ça n'a rien changé. Simon a régulièrement ses crises et nous ne parvenons pas tout à fait à nous tranquilliser.
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Automne 94
Simon ne s'est pas pressé pour se mettre à parler. Il a toujours eu une façon bien à lui de se faire comprendre, une gestuelle étonnamment explicite. Mais surtout cela tient à quelque chose d'indéfinissable dans ses yeux – il suffit de croiser son regard et l'on sait aussitôt ce qu'il désire.
Nous nous sommes installés à la campagne, dans une charmante petite maison en pierre de taille, presque entièrement dissimulée sous une luxuriante vigne vierge. Nous avons déniché ce petit bijou par hasard, sans l'avoir cherché et avons immédiatement été séduits. Notre jardin planté d'arbres fruitiers jouxte la départementale, très peu fréquentée. La maison, légèrement en retrait est à l'abri des regards, protégée par une épaisse rangée d'arbres. Un lieu idéal pour Simon. C'est à cette époque-là qu'il a parlé pour la première fois de façon parfaitement intelligible. Son père et moi nous sommes regardés, stupéfaits, doutant de ce que nous venions d'entendre. Simon ne parle pas encore et voilà qu'il nous sort une tirade comme récitée d'un livre :
- Hé, venez voir la belle dame ! Elle prend le thé au salon. Elle est toute seule, elle a besoin de compagnie!
Nous le suivons, sans réfléchir et trouvons le salon tel que nous l'avons laissé - vide. Mais Simon n'en démord pas : une belle dame boit son thé devant la cheminée. Elle est très triste d'être seule et elle l'appelle à l'aide. Et plus nous lui répétons qu'il n'y a personne, plus il s'énerve. C'est une de ses crises, ça recommence.. . Nous avons espéré qu'une vie en plein air les ferait disparaître. Peut-être faudra-t-il un peu de temps, être encore patients.
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Eté 97
Simon semble si heureux de sa nouvelle vie. Nous le laissons le plus libre possible, comme nous l'a conseillé le médecin. C'est facile, Simon commet très peu d'imprudences, c'est un garçon très réfléchi. Nous pouvons lui faire confiance. Il est très fier de participer à l'intendance familiale. Il est chargé de sortir la poubelle, de nourrir le chat et de ranger ses jouets le soir dans le vieux coffre contre la cheminée. Il accomplit chacune de ses tâches avec la plus grande application, l'air si sérieux que parfois nous ne pouvons contenir nos éclats de rire. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour nourrir son insatiable curiosité. Tout est bon pour la satisfaire, c'est simple, tout l'intéresse : revues, encyclopédies, bandes dessinées, reportages, films, expositions, spectacles… A part ça, Simon n'a pas besoin de grand chose, c'est un enfant facile, un peu réservé mais sociable, attentionné, intelligent.
- Dis-moi maman, quand t'étais petite, ça t'arrivait d'voir des trucs que personne d'autre voyait ?
Nous sommes dans la cuisine, je prépare une tarte avec les girolles que nous avons ramassées dans les bois tout à l'heure. Sur le moment je ne comprends pas la question puis je vois où il veut en venir. Ses crises ne sont plus qu'un vieux souvenir, elles ont disparu aussi brusquement que Simon s'est mis à parler, du jour au lendemain.
- Tu veux dire, comme la belle dame qui boit le thé au salon ?
Aucun de nous n'a oublié l'apparition de la Dame du salon, d'autant qu'elle a suscité les toutes premières paroles de Simon. Il continue d'ailleurs à parler d'elle régulièrement. Selon lui, elle vient souvent se réchauffer dans la loveuse près de la cheminée. Elle brode, déguste lentement son thé ou lit des romans. Elle est belle, elle est triste. Simon dit qu'elle s'appelle Héloïse. A l'entendre on pourrait s'imaginer qu'il a son âge, et qu'il est le seul à pouvoir la libérer d'un malheureux sortilège. Nous avons fini par nous habituer à elle, à ce qu'elle vive chez nous, du moins dans l'esprit de Simon.
Tous les enfants n'ont-ils pas un jour, un ami, un frère, un compagnon imaginaire qui les suit partout où ils vont? Notre fils est sain, équilibré, heureux, pourquoi devrions-nous nous inquiéter ?
- Tu sais, Héloïse, elle vient toujours au salon, surtout quand il fait gris et qu'il pleut, elle pleure quelquefois à la fenêtre, on dirait qu'elle espère encore quelqu'un qui ne viendra plus. Hé maman, j'voudrais que tu me crois, d'accord ? Ben, elle existe vraiment, tu sais, c'est pas moi qui l'aie imaginé, j'le jure, c'est vrai, j'mens pas ! Et pis, à quoi ça me servirait de l'avoir inventé parce qu'à cause d'elle j'passe pour un sale menteur ou peut-être pire, un vrai maboul, c'est pas juste !
Et ravalant ses sanglots, le regard obstiné fixé à terre, il a filé se consoler dans sa cabane sous le noisetier rouge, au fond du jardin.Je ne sais pas comment, mais à cet instant précis j'ai compris sans l'ombre d'un doute, qu'il ne ment pas, qu'il ne l'a jamais fait et qu'il est totalement incapable de le faire. Ce gosse a horreur du mensonge, c'est viscéral chez lui, il est d'une exactitude scrupuleuse, c'en est même parfois pénible, tellement il peut être pointilleux. Ce qui voudrait dire que Simon voit des choses qui n'existent pas pour les autres. Pourtant le fait qu'on ne voit pas quelque chose ne prouve pas toujours que cette chose n'existe pas, elle peut être invisible… Je ne peux pas croire que mon fils délire et s'il ne ment pas, que penser d'autre? J'imagine ses visions comme des images projetées sur les murs aussi bien qu'à tous vents. Ca semble aussi réel que dans les rêves, on les vit si intensément, on court, on crie, on transpire, on y est.
§§§
Printemps 99
Nous allons très souvent nous promener dans la forêt tous les deux. A chaque saison, sa quête, il y tant à ramasser dans ces bois ; muguet, houx, mûres, fraises sauvages, noisettes, champignons… Simon bourre toujours ses poches de pommes de pin à jeter dans le feu, il adore les regarder cracher leur pluie d'étincelles. De retour, nous étalons fièrement notre moisson sur la table de la cuisine, nous faisons notre petit inventaire. Simon expose ses trésors, je lui montre mes cailloux puis chacun retourne à ses occupations - détendu, léger.
C'est là que Simon a commencé à me parler plus librement de ses visions, ça semble plus facile pour lui. J'ai l'impression qu'il se sent soutenu, encouragé et protégé par les arbres. Il marche deux pas devant moi, puis d'une voix basse mais étonnement claire, il se raconte :
- Je ne comprends pas pourquoi certains morts restent là, ils ont l'air de ne pas savoir qu'ils sont morts. C'est horrible, tu sais, parce que plus personne ne les voit. Tu imagines le choc ! Pour eux rien n'a changé sauf qu'ils n'existent plus aux yeux des autres. Tu vois, c'que j'arrive pas à piger c'est pourquoi ils s'en vont pas rejoindre les autres, pourquoi ils restent tout seul à se morfondre au milieu de gens qui les ignorent. C'est bizarre, tu trouves pas maman ? Par exemple, Héloïse, elle continue d'attendre son fiancé, porté disparu à la guerre. Tous ceux qu'elle a connus et aimés sont partis, enterrés depuis des dizaines d'années, et elle, elle reste là à attendre un type réduit en poussière au début du siècle ! J'te l'ai jamais dit, elle croit que je peux l'aider à le retrouver, c'est carrément dingue ou quoi ? Qu'est-ce que t'en dis, toi ?
Dans ces moments-là, Simon interroge l'univers à voix haute. Je ne suis que le témoin silencieux de ses cheminements intérieurs. Il n'attend pas vraiment de réponses. Il a juste besoin de voir ses questions se refléter dans la lumière du jour, entrer en résonance avec les arbres, les oiseaux, les fleurs, les nuages, le vent.
- Quand j'étais petit, j'avais peur d'être fou. Tu sais, quand tout le monde pensait que j'étais qu'un sale menteur et que je voulais juste faire le malin et me moquer d'eux. Je sentais que toi aussi tu pouvais pas t'empêcher d'y penser, même si tu voulais surtout pas l'imaginer, alors ça me foutait encore plus les jetons… J'me disais " Mais qu'est-ce que j'vais devenir, un monstre, un pauvre taré ? " Des fois c'était comme un cauchemar, mais si je me pinçais, ça faisait vraiment mal. Je croyais que tous les gens invisibles que je voyais allaient m'attraper et que je deviendrais comme eux et que toi et papa et les autres vous croiriez que j'ai disparu, et que moi je serais là, tout seul à parler dans le vide et à vous regarder pleurer, sans pouvoir rien faire…
Je suis pas fou, t'as pas à avoir peur, ils peuvent rien me faire de mal, je suis plus fort qu'eux parce que moi je suis vivant et eux c'est que des morts, ils devraient même pas être là.
Y a quelque chose que tu dois savoir, mais il faut que tu me promettes de ne pas t'inquiéter, d'accord ? Des morts y en a partout qui se baladent en liberté, en ville, sur les routes, dans les bois, dans les maisons, n'importe où, t'en trouves ! En général, ils restent à l'endroit où ils sont morts, ils savent même pas où aller. Parfois ils sont attirés par quelqu'un et ils se mettent à le suivre, à le coller, ils s'agrippent à lui. Et tu sais pourquoi ils font ça ? Parce que comme ça ils ont à nouveau l'impression d'être vivants, c'est pas méchant, c'est juste comme s’ils avaient faim et froid, ils sentent la chaleur – et alors, c'est comme si y avait un aimant géant, et bing, ils s'retrouvent dedans. Ils le font pas exprès, mais parfois à cause d'eux la personne tombe malade et on sait pas pourquoi, on lui trouve rien d'anormal et pourtant ça va pas.
§§§
Eté 2001
- Ca y est, Agate, je sais enfin comment il faut faire. Dès que j'y ai pensé, j'ai essayé et ça a marché du premier coup - du premier coup, tu te rends compte, maman ? C'est Héloïse, elle est partie ! Elle ne reviendra plus, plus jamais ! Je l'ai délivré, t'entends ça, j'ai ré-u-ssi ? Y a son amoureux qui est revenu pour l'emmener, tu te rappelles, celui qu'avait disparu à la guerre ? Lui pendant tout ce temps, il a pas arrêté de la chercher partout comme un fou et ce qui est vraiment dingue, c'est que le seul endroit auquel il a ja-mais pensé, c'est chez elle, enfin chez ses parents, là où elle était quoi, ici, chez nous ! C'est moi qui lui ai montré où elle était restée bloquée à l'attendre devant sa fenêtre. Et ça a marché ! Tu te souviens, elle me l'avait dit que je pouvais la délivrer. C'est incroyable quand même, et moi je me disais, "elle est vraiment siphonnée ", et elle me faisait un peu pitié. Ben en fait, c'est elle qu'avait raison. Je me demande comment elle pouvait savoir que c'était moi et pas un autre… Elle, son fiancé, elle arrivait pas à l'atteindre, pour elle c'était comme s'il s'était volatilisé sans laisser de trace, quasiment comme s'il avait même pas existé. Mais moi si ! Je pouvais l'atteindre le type - c'était trop facile, fallait juste que je l'appelle. Rien qu'avec le prénom ça suffit, HECTOR…
C'est drôle ça me rappelle un truc… je sais pas si c'est un rêve ou un vieux souvenir. Je revois un homme dans la rue, il pleure et son cœur saigne en regardant le dessin d'une femme. Le pire, c'est que sa femme, elle est là elle aussi, assise à sa droite et elle pleure avec lui, mais elle peut rien faire du tout pour le réconforter parce que lui, il sent rien, que dalle, que le froid et le vide qu'elle a laissé dans son cœur en partant.
§§§05/10/07
Eau sacrée, je reviens à tes rives,
je vois le ruisseau de la sagesse qui coule perpétuellement.
Lave-moi de ces lourdes pensées qui m’empêchent d’atteindre ta mer d’équanimité.
Créateur, nos yeux s’éclaircissent, la lumière sacrée de la sagesse brille dans nos cœurs.
Voyons, soyons ce que nous sommes. Puissent tous les êtres réaliser l’harmonie et l’unité.
Dhyani Ywahoo
Sagesse amérindienne
Traditions et enseignements
des Indiens Cherokee
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