Images d'une enfance. Alice Miller. Aubier(...) Je m'accoutumais à l'idée que pour peindre je ne pouvais jamais faire de projets ni utiliser ma tête. Dès que je l'essayais, l'enfant se rebellait en moi et s'y refusait. C'est seulement une fois que j'eus appris à la suivre au lieu de la contraindre à produire qu'elle me donna une connaissance de moi-même et de mon histoire qui me fut aussi nouvelle que précieuse et se mit à me fasciner de plus en plus. J'avais de la peine à comprendre que j'aie pu, toute ma vie, passer à côté de se savoir.(...) Elle est venue timidement, m'a parlé indistinctement, m'a prise par la main et m'a conduite dans des pièces que j'avais évitées ma vie durant et qui me faisaient peur. Et pourtant, il m'a fallu y entrer, je ne pouvais plus m'en détourner, car c'étaient mes propres espaces intérieurs, ceux-là même que j'essayais d'oublier depuis des dizaines d'années et dans lesquels j'avais abandonné l'enfant seule. Elle avait dû survivre là, rester seule avec tout ce qu'elle savait, et attendre qu'enfin quelqu'un vienne, l'écoute et veuille bien la croire. Et voilà que je me trouvais sur le seuil de cette porte ouverte, sans être guère armée pour la circonstance, avec toute l'angoisse de l'adulte devant l'obscurité et la menace de temps révolus, et je ne pouvais plus me résoudre à refermer la porte et à laisser à nouveau l'enfant seule jusqu'à ma mort. Je pris alors une décision qui devait changer fondamentalement toute mon existence : j'ai résolu de me laisser guider par l'enfant, et de faire confiance à cet être presque autiste qui avait survécu à des décennies d'isolement.(...) Rétrospectivement, je dirais que l'enfant en moi, qui voulait peindre, savait ce dont elle avait besoin pour s'exprimer bien mieux que je ne le faisais moi-même avec toute ma formation scolaire. Son refus total de satisfaire aux exigences de la société, de se conformer à ses principes et à ses conventions était le signe de son besoin puissant de ne parler que dans son propre langage, si maladroit et insolite soit-il.Ce besoin ne pouvait rester sans influence sur mon style, que je qualifierais diimprovisation. Il faut constamment que je cherche quelque chose de nouveau, que je trouve, que je tâtonne, que j'essaie, et je ne peux rien faire lentement, en m'appuyant sur des bases connues, en m'exerçant pour mener une chose à son terme. Il faut que je me livre à un processus qui semble avoir ses propres lois, et se dérobe à tout contrôle et à toute censure. Dès que je tente de le diriger, de réfléchir, de travailler plus lentement, il se bloque. Le résultat peut alors paraître techniquement accompli, mais il m'ennuie, sans doute parce qu'il y manque précisément ce langage de l'inconscient qui se dérobe à tout contrôle et à toute censure.(...) La lutte pour l'expression de soi au-delà de tout ce que l'on a appris jusqu'alors, le risque d'être rejeté, le fait de ne pas savoir pourquoi bouger ni ou aller et de s'absorber entièrement dans l'action, dans l'instant, dans l'urgence de cette activité - tout cela est comparable à la situation de l'enfant qui lutte pour la vie dans le canal de la naissance.
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